22 août
Mardi 17 juillet 2018
Maman,
Quelle tempête t’a succédé ! J’entends encore – je fais exprès – les vagues se fracasser sur le sable après ton départ. Ne m’en veux pas, s’il te plaît : il me faut un paquet d’alcool pour accepter de penser à toi. Pour ce faire, j’enclenche le bouton ‘play’ pour jouer des morceaux que j’ai écoutés jusqu’à plus soif l’année dernière. C’est moins de toi dont je me souviens dans ces moments-là, que des émotions qui m’ont emportée après que tu ais disparu.
J’aime bien tous ces euphémismes – toutes ces litotes ? – de la langue française, qui m’enjoignent à imaginer que je peux te parler, quand bien même je suis persuadée que tu n’es nulle-part.
Tu sais, l’autre jour, j’ai presque terminé ta crème de nuit. Oui, je sais, c’est très con. Mais il n’empêche que j’ai sérieusement envisagé d’emporter le pot vide au magasin, pour retrouver la même (je vais le faire, ne nous leurrons pas.) Je n’utilisais presque pas de cosmétiques avant ta mort (ça me fait un peu mal d’utiliser ce mot), mais depuis que j’ai vaguement compris ce que ça signifiait, je me tartine religieusement, matin et soir, de ces onguents qui sentent toi.
Avant que tu t’en ailles, je m’étais déjà fait la réflexion que je te ressemblais de plus en plus. Je vais pas te mentir, ça m’a un peu contrariée. La moue irritée qui abaissait la commissure de tes lèvres, je m’en serais bien passée. Mais j’en ai hérité, donc je suppose que je dois faire preuve d’humilité : de toute évidence, tu m’as légué bien plus que ma colère, dont j’ai toujours pensé que je te la devais, mais pas dans ce sens là.
T’imagines pas comme ton départ m’a changée. Moi non plus, d’ailleurs. Je dois bien admettre que je l’avais maintes fois envisagé. Mais que tu t’en ailles vraiment m’a donné raison, et ça, c’était pas prévu. Apparemment, j’espérais une fin heureuse. Tu sais, c’est assez dingue, parce que je crois vraiment que c’était ça, le problème (enfin, le mien) : j’espérais accepter avant. Tu t’es barrée genre au moment où je m’y attendais le moins (ouais sans doute je réécris mon histoire. Mais merde, c’est vrai : j’avais rien vu venir. Je t’avais vu mourir deux ans avant, tu comprends, et t’étais restée là, comme l’incarnation d’un mythe gréco-romain, alors j’en avais un peu conclu que t’étais immortelle et que t’incarnais la souffrance ad vitam aeternam.)
J’écoute Enya, comme à chaque fois que l’ivresse me désinhibe au point que je me sente suspendue entre la vie et l’éternité. Je crois que c’est pour ça que j’aime boire : je suis tellement confuse que j’en oublie que je vais mourir – et que toi t’es déjà passée. Tu sais, maintenant, c’est Papa qui réclame la dissolution de tes cendres dans la mer. Moi, je veux pas y penser, ça me rappellerait que t’es plus du tout là. Je préfère me demander pour la 250e fois ce que toi et moi av(i)ons en commun pour écouter en boucle ce même morceau que j’ai tant de fois entendu dans le salon de Rambouillet.
Est-ce que tu te souviens de Cursum Perficio ? Pour moi, c’est l’inexorable que Victor Hugo a tenté de décrire avec tant de mots – et ça me fait mal de dire ça, parce que les mots sont plus précis, je le sais ! Il y a eu Shepherd Moon, Watermark et The Celts. Les notes qui déambulent et ricochent dans le salon orange. C’est pour ça que j’aime pas Le Tour du Parc : j’y ai rien construit, à part des piles d’amertume. Rambouillet était terrible, par bien des aspects. Muriel et moi nous rappellerons toujours les « Bouchées à la Reine » et le bouquet de fleurs fiché dans le carreau cassé. Mais en Morbihan ne restaient que le silence de la télévision et les terribles larmes de Papa au seuil de ma chambre. Au moins, là-bas, j’avais la forêt et Book of days.
3 août 2018
Les cendres de maman sont restées au bord de la presqu’île. J’ai balancé deux gorgées de bière dans la flotte qui t’entourait, j’espère que t’as vu. Y’avait un super alignement de planètes, on était trois à tenter de se convaincre que ça avait un sens – même papa, t’imagines. Je me suis dit que le Morbihan n’avait jamais été aussi beau, avec ses odeurs d’algues pourries. Les éoliennes clignotaient dans le lointain (à Ambon, a dit papa). Mars, que je n’avais jamais repérée avant l’éclipse, flottait hiératique dans le ciel nocturne.
Il fait super chaud, depuis que t’es partie. Ça fait deux étés que la canicule assomme les gens, aussi sûrement que ta mort.
Je suis contente que tu reposes dans la mer. L’autre jour (on t’a jetée/libérée avant-hier), j’ai repensé à ce que je t’ai dit tout à l’heure : ça me fait chier, parce que maintenant je suis sûre que t’es plus là. C’est pas vrai. Vu que tu m’as privée d’une tombe, et que tout ce qui me reste, c’est ton souvenir, c’est pas plus mal que ce qui restait de toi finisse là.
Y’avait beaucoup de cendres, beaucoup plus que ce que je pensais. Tant mieux. Je croyais qu’il restait trois grammes de toi, là-dedans. C’est bien qu’il y en ait eu plus – pardon hein, mais t’es plus là, alors je vois pas bien ce que ça peut te faire. Je sais bien que t’as dit « pas de tombe, pas de fleurs, pas de pleurs », mais t’es un peu mal placée pour faire des commentaires et c’est encore à ceux qui restent de décider de ça. Tu voulais pas qu’on se recueille ? Et bah tu sais quoi, maman ? C’est certainement pas à toi d’en décider.
J’ai vécu des tas de drames en pensées, supposés me préparer à ça. J’ai imaginé ta mort comme j’imaginais celles de personnages fictifs dont je n’arrivais déjà pas à me séparer. M’en veux pas, maman, mais ça fait belle lurette que je me suis réfugiée dans un monde imaginaire. Survivre dans le monde des « vraies » gens sans ça me demanderait une force dont je ne dispose pas. Le seul truc que je puisse te dire, c’est que, probablement, ce que j’imagine être toi est tout aussi fictif que le reste. C’est pas comme si je savais qui t’étais. De toute façon, je romance toute ma vie, donc je doute que quiconque je fréquente ressemble vraiment à ce qu’il/elle est dans ma tête.
Tu crois que c’est différent, pour les autres ? Tu crois qu’ils nous voient vraiment comme nous estimons l’être ? J’ai l’impression que chaque vie est une histoire – celle qu’on se raconte, « on » désignant soi et ceux qui nous regardent.
T’as vu, j’ai dit que t’étais morte. Bon, j’ai varié le vocabulaire, mais je l’ai quand même placé dans un coin. Je me demande si les Espagnols emploient ser ou estar. « Esta muerta » ? ou « es muerta » ? Google trad. dit « ella murio » avec l’accent que je sais pas faire. Mais c’est du passé simple, non ? Google est bien optimiste. Les Espagnols sont bien optimistes – les dicos confirment. Ils n’ont pas l’air de se soucier de ce qui arrive après.
6 août 2018, 22h29
Bon. J’ai écouté le dernier album d’Enya (du moins le dernier que je connaisse, que Mu m’a refilé) et j’ai pleuré. En plein après-midi. Sobre, donc. Je sais pas si c’était bien. Je voyais l’ombre blanche que tes cendres avaient dessinée dans l’eau de la Presqu’île. J’ai repensé pour la énième fois à combien ça faisait mal de pas croire, tu sais ? Je donnerais n’importe quoi pour éprouver la conviction que je parle pas dans le vide. Cela dit, ça m’a fait vraiment du bien de voir toutes ces cendres. Comme quoi, j’ai beau être relativement d’accord avec papa quand il dit « oh, tu sais, tout ça c’est des symboles, juste des symboles », bah l’autre partie de moi, celle qui pense que le monde est comme tu l’imagines, elle a raison aussi. Si je pense que ces cendres, c’est toi… Elles le sont. Cela dit, j’ai conscience que c’est assez nul, comme pensée : j’imagine que t’avais pas méga envie de rester échouée pour l’éternité au bord du rivage de Penvins, du coup je suis désolée. T’inquiètes, avec ce que je picole, je devrais pas en avoir pour très longtemps. On ira se boire des coups interstellaires après, promis.
J’ai passé suffisamment de temps cet après-midi à écouter de la musique triste, donc j’ai relancé ma playlist Elekktroböxx – oui, avec des doubles k et des trémas, je sais que t’aurais trouvé ça affreusement ridicule – ça l’est. En vrai, c’est parce que je suis en train de recopier toutes mes playlists originelles sur mon nouveau compte gmail (dont je connais le mot de passe, ce qui fait une grande différence avec l’ancien), mais ça n’empêche que ça me remet dans les oreilles des trucs que j’ai pas entendus depuis un bout. Amduscia est, je pense, mon groupe préféré (tu aurais détesté alors je décris pas), mais Blutegeld part. 2 de Cyborg Attack est probablement un des morceaux qui me défoulent le plus au monde, si ce n’est LE morceau. Franchement, je trouve dommage que t’ais jamais aimé ce genre de musique, parce que je suis sûre que ça t’aurait fait du bien.
J’ai pas pu m’empêcher de switcher vers The humming, puis vers Sancta Maria, évidemment. Putain ce que t’aurais détesté m’entendre fredonner ça. Enfin, ça t’aurait fait marrer, mais si t’avais su que j’y mettais un minimum de conviction… Des fois, je suis contente que tu sois plus là pour me voir. Echoes in rain. Enya et moi, on a des points communs, je crois. Elle s’efforce à l’optimisme. Mais une chanson sur deux, elle flanche.
01h37
Y’a pas longtemps, j’ai croisé quelqu’un qui n’a pas compris. Ta haine, la mienne. Papa m’a souvent dit que tu voulais pas mourir. Comme quoi chacun regarde midi à sa porte.
9 août 2018, 02h37
♫ Enya – The Humming
Maman, j’ai fait le tour. Je peux écouter ça. Je peux entendre la marée qui va et vient. Maman… Echoes in the rain… Je souris et je pleure en même temps. Je dois me lever demain matin, tu sais, et je peux pas. J’ai commencé une nouvelle fanfic, FF XV, et j’ai parlé de toi et de papa. Il est beaucoup trop tard, et je peux pas. Ni me coucher, ni arrêter de boire. Maman… Le simple fait d’entendre Enya me donne envie de chialer, mais dans le bon sens, tu sais… Bon, tu serais pas trop d’accord si tu voyais le verre se vider à toute vitesse, et comment je fredonne, ivre morte et les larmes aux yeux, comme une meuf qui a tout laissé glisser. Mais J’ai tout laissé glisser, et je m’en fous, et c’est sûrement parce que j’ai bu mais JE M’EN FOUS, parce que le piano, parce que la marée montante, parce que maintenant je chiale.
10 août 2018, 01h05
♫ Enya – Echoes in the rain
Ouais, bon, ça marche pas. Heureusement que Mathias était là ; sans lui je serais restée là jusqu’à six heures, à boire des coups dont je n’avais vraiment pas besoin, en pleurant. C’étaient pas des pleurs horribles, hein, c’était plutôt rassérénant, en fait, m’enfin depuis deux jours, je suis en train d’exploser mon quotat de bières, et dieu sait qu’il est élevé de base. Je trouve que FF XV parle un peu de ma vie. J’imagine que c’est comme les horoscopes, suffisamment vague et humain à la fois pour que tout le monde s’y reconnaisse. Et c’est exactement ce que j’aimerais accomplir quand j’écris (mais c’est pas gagné). Bref, tout ça pour dire que FF XV multiplié par Enya provoque chez moi des débordements lacrymaux.
Mu a écrit un texte magnifique te concernant. Je pense pas que je pourrai faire de même, ne serait-ce que parce que notre relation, à toi et moi, n’est pas fondée sur les mêmes bases. Noctis ne te rendra pas plus hommage qu’à papa. Et pourtant… Je ne serai peut-être jamais capable de dire que je vous aime, mais je suis ce que vous avez fait de moi, et tu peux pas savoir à quel point j’y tiens. Et je peux te dire que jamais j’irai me faire soigner de mes traumatismes, parce que j’ai pas à guérir de vous, ni de moi. Je suis fière de ce que nous sommes, maman, Les gens biens peuvent aller se faire foutre. Je te promets de continuer à écrire sur la garce que tu as souvent été, parce que c’est d’elle dont je suis fière. C’est pas comme si aller bien allait nous empêcher de mourir, hein. Je ne vois pas pourquoi je devrais me débarrasser de toi.
Ce matin, je suis allée nager, comme tous les deux jours (presque). Le vent plissait l’océan et entre deux vagues, je me fondais dans le décor. Depuis qu’on a commencé avec Mu, ça m’arrive de plus en plus souvent. Une espèce d’harmonie totale : le corps délié et l’esprit connecté.
Mercredi 22 août 2018, 03h36
♫ Enya – Echoes in rain
Ça fait un an, maman. À la tienne !
Un an, putain. Pour tout le monde, ça doit faire longtemps. Pour moi, c’est comme si c’était hier. Mais genre, vraiment ! J’ai toujours eu du mal avec la chronologie, j’ai toujours l’impression que des trucs arrivés il y a un mois ont eu lieu deux semaines auparavant, et vice-versa. Mais là… Je t’assure. Ça fait un an que t’es partie, and all the winds are like a kiss, and all the years are nemesis. J’ai réécrit ça en tête de ma fanfic, j’ai écrit ça partout depuis quelques jours. Je t’aime, tu sais. La dernière fois que je te l’ai dit, c’était pas trop le moment. C’est la fois pour laquelle je m’en suis voulue pendant des années, tu te souviens ?
Maman, je te l’ai déjà dit, il y a quelques pages : tu voulais pas qu’on se souvienne de toi, et ça me perturbe sacrément. Déjà parce que t’es la seule personne que je connaisse qui ait jamais formulé un truc pareil. Tout le monde veut être immortel. Sauf toi.
Y’aura personne pour se souvenir de moi, tu sais, alors j’imagine qu'en fait ça m'importe pas tant que ça de laisser une trace. Mais moi je me souviendrai de toi jusqu’à ma mort. Je te le jure. Je viendrai (pas que le 22 août) m’asseoir au bord de l’eau et trinquer avec toi. Jusqu’à la fin, maman.
Un an, maman. Tu sais que je peine à y croire. Un an que le téléphone a sonné, un an que j’ai traversé la Bretagne de nord en sud pour trouver la maison vide et lire le compte rendu de tes dernières minutes dans le petit cahier des infirmières. Un an que je me demande si tu t’es vue partir et si t’as souffert. Papa et moi, on essaie de se convaincre que non. Que t’étais pas toute seule. Alors il est quatre heures du mat’, et j’ai entamé la bouteille de mousseux. À la tienne, vraiment. À toi, maman, à nos souvenirs, à ta vie qui, aussi merdique ait-elle été, a compté. Pour moi, pour Mu, pour Papa.
Ce petit cahier disait : « Maria a quitté sa maison à quinze heures » et t’imagines pas comme ça me fait chialer que cet euphémisme signifie que t’étais enveloppée dans une bâche. Je me demande si ça aurait changé quoi que ce soit que j’accepte de te voir après. Dans les jolis vêtements que les filles avaient choisi pour toi, tandis que le chat tournait en rond dans la maison. Chipie a été super perturbée, après ton départ. Je sais pas pourquoi, j’essaie de pas anthropomorphiser, mais je t’assure qu’elle était bizarre. Elle donnait vraiment l’impression de te chercher. Je me souviens avoir fermé la porte de ta chambre, où y’avait le lit vide et bien fait comme si t’y avais pas passé ces deux dernières années. Chipie a pas voulu manger à l’intérieur pendant plusieurs jours. On lui posait sa gamelle devant la porte. On a croisé les filles, aussi. Hélène a pleuré quand on t’a incinérée, mais si je crois que tu m’entends, je suppose que tu le sais déjà.
On avait déjà rencontrée Anne-Marie (je crois) peu de temps après notre arrivée à Mu et moi, elle nous a emmenées chez Béatrice, et puis après on est allées à la mairie, et c’était trop bizarre, j’arrêtais pas de sourire en essayant de prendre un air triste, mais en vrai il a fallu l’arrivée de ta famille, les Néerlandais, et la cérémonie, pour que je m’effondre. Ta sœur a morflé, je peux te le dire. Ça lui a fait putain de mal, que tu t’en ailles. Je sais que t’as toujours dit que tu t’en foutais plus ou moins, mais je me rappelle comme tu était heureuse quand elle venait – elle, ou Elly. T’avais une drôle de famille, maman, mais c’est des gens bien. Je peux pas te dire que je les ai toujours appréciés, ce serait un mensonge. J’ai pensé qu’ils avaient le beau rôle. Ils remerciaient Papa de s’occuper de toi et puis ils repartaient, contents d’avoir accompli une bonne action. Mais ils tenaient à toi. Elly t’a élevée comme sa propre fille, et c’est elle qui m’a fait pleurer la première. Je sais que demain matin, ils seront tous réunis autour de toi. Et Alexis, qui a tapé trois coups sur ton cercueil en te murmurant des trucs dont j’ai pas la moindre idée. J’ai trouvé ça beau.
17h03
Aujourd'hui, on est tous réunis en pensée. C'est un peu con, quand on y pense, ou alors pas du tout. Elly me disait qu'à présent, on pourrait se consacrer aussi les uns aux autres, parce que c'est vrai que c'était toi le centre de notre monde commun. Et c'est bien. Parfois on n'a rien de plus en commun avec les gens qu'une personne à qui on tient de tout notre cœur, et maintenant que j'y pense, je trouve que c'est bien suffisant. J'espère que ça t'emmerde, qu'on soit tous en train de penser à toi au même moment :) À la tienne, maman !
Le voyage
Mardi 5 juin 2018, 22h39
♫ Whisky Bar [II]
J’aime bien faire naître des échos et, Rose Song oblige, je suis particulièrement d’humeur à les provoquer ce soir.
Il y a un peu plus de trois ans, je montais terrifiée dans un bus rempli d’ados que je ne connaissais pas pour un voyage à Londres. Lundi prochain, je m’embarque pour une semaine dans les Pays de la Loire. Je me sens bien moins incongrue que la dernière fois.
J’ai pas super envie de quitter Ubik parce que je suis une personne collante. J’aime être seule, mais pas seule comme les solitaires l’entendent. J’aime faire comme ce soir : il geeke de son côté et moi j’écris n’importe quoi en écoutant de la musique, ivre. On n’est pas ensemble mais il est là. Après, il va ronfler et prendre de la place dans le lit, et je vais râler, mais c’est beaucoup mieux que quand il est pas là. Vu que j’ai passé plus de la moitié de ma vie à m’inventer des amis imaginaires qui partageaient ma chambre, je ne vais pas jouer la surprise. Je suis putain de dépendante. J’suis juste assez forte – ou folle – pour imaginer des gens quand ils ne sont pas là, histoire de survivre.
Je suis pas pour autant réticente à partir. En plus, cette fois, je pars avec des gens que j’apprécie. Si Karen préfère regarder sa série, je sais que Christophe profitera de l’absence de Valérie pour aller boire des coups. Du moins, j’en suis presque sûre, et que je me trompe importe peu car je vois plutôt bien comment mettre à profit une semaine de solitude – et de diète.
Je vais visiter une région dont les paysages m’apaisent, en compagnie d’au moins deux collègues avec qui je sais pouvoir parler – je les ai invités à dîner, je sais qu’on s’en sortira (et croyez-moi, inviter des collègues à dîner est de loin le truc le plus « adulte » que j’aie fait de toute ma vie.)
Je connais qu’un tiers des élèves, mais comme je me l’expliquais dans le billet sur Londres, c’est plus vraiment un problème. En plus, j’ai pas mal hâte de parler metal avec Aglaé, qui a, je me dois de le préciser, réagi comme suit à l’annonce du fait que je les accompagnais : « Eh ! Madame G vient en voyage avec nous !! » C’est pas que je pars en terrain conquis, m’enfin vu que c’est la même classe dans laquelle un élève a dit que mes cours étaient « trop bien », vous comprenez que je sois moins stressée que la dernière fois.
(je me rends compte que je me la pète grave, mais c’est pas du tout le but : j’écris d’abord sur mon journal perso hein, d’accord, donc éventuellement on peut dire que je me répète des faits pour m’encourager, mais j’essaie pas de prouver quoi que ce soit à autrui.)
Donc voilà, dans cinq jours je pars en voyage scolaire, et je suis contente. J’appréhende sincèrement de passer mes nuits toute seule, et de rentrer le vendredi à 20h30 – à Paimpol. Mais j’ai hâte de prendre le car (et de laisser mes collègues gérer, vu que moi je serai attachée et épuisée ;)), j’ai hâte de visiter le zoo de Beauval et de voir mon premier panda, j’ai hâte de ne pas faire cours et surtout, surtout, que toute la route parcourue le soit par un chauffeur. Sérieusement, je n’en peux plus de conduire, et pas qu’à cause de la tendinite qui me donne envie de pleurer tous les matins. Trois établissements, c’est trop. (j’ai l’impression que je gérais mieux quand je faisais Treffendel-Sarzeau, ce qui ne fait pas grand sens. Je pense que c’est la régularité des trajets et de mes heures de coucher qui aidait. Ou alors j’étais juste plus saine – et/ou sereine, à l’époque.)
Je suis contente que Karen ait pensé à moi pour ce voyage. Je suis contente que Valérie m’ait dit qu’elle était sûre qu’on allait bien s’amuser (elle ne vient pas, elle parlait pour Christophe – et moi, donc), et je suis contente d’accompagner des élèves que j’aime bien en me débarrassant au passage des quatrièmes qui mettent ma (non)patience à rude épreuve. Les 4e, je prépare plus leurs cours depuis une semaine et ça fait aucune différence – et c’est pas parce que mes cours sont nuls. Ils ont juste pas envie d’être là. Rien, mais genre vraiment rien, ne les intéresse, alors j’ai beau les apprécier voire franchement me soucier de certains humainement parlant, je suis plutôt soulagée de les délaisser une semaine. Après, ils sont sympa, hein, mais vraiment. Quand je leur ai annoncé mon absence (j’ai dit : « et avant que je n’oublie, alleluia, je ne serai pas là la semaine prochaine »), ils ont hurlé de joie, se sont récriés en mode « nan mais c’est pas contre vous hein » puis « mais au fait, pourquoi ? » Ensuite, ils m’ont remerciée. Vu que Hortense venait de m’expliquer qu’elle allait faire des efforts durant le dernier quart d’heure, et qu’elle n’accordait cette faveur qu’à moi, j’imagine que je devrais m’estimer heureuse ;P
En fait, je me dis que c’est pas mal, parce qu’à l’heure actuelle, j’appréhende toujours plus de rentrer chez mon père que de partir en voyage scolaire – et pourtant, j’appréhende vachement moins qu’avant d’aller chez mon père. Je dis toujours « chez mes parents » quand je parle de la Presqu’île, mais j’ai plus trop peur d’y aller, à moins d’avoir déjà pris une cuite la veille, auquel cas je me demande si je vais tenir le coup.
Bref. Dans cinq jours, je vais quitter mon cocon pour faire un truc qui sort de l’ordinaire, et ça me stresse pas plus que ça. Bravo, mamie !
♫ Whisky Bar [II]
J’aime bien faire naître des échos et, Rose Song oblige, je suis particulièrement d’humeur à les provoquer ce soir.
Il y a un peu plus de trois ans, je montais terrifiée dans un bus rempli d’ados que je ne connaissais pas pour un voyage à Londres. Lundi prochain, je m’embarque pour une semaine dans les Pays de la Loire. Je me sens bien moins incongrue que la dernière fois.
J’ai pas super envie de quitter Ubik parce que je suis une personne collante. J’aime être seule, mais pas seule comme les solitaires l’entendent. J’aime faire comme ce soir : il geeke de son côté et moi j’écris n’importe quoi en écoutant de la musique, ivre. On n’est pas ensemble mais il est là. Après, il va ronfler et prendre de la place dans le lit, et je vais râler, mais c’est beaucoup mieux que quand il est pas là. Vu que j’ai passé plus de la moitié de ma vie à m’inventer des amis imaginaires qui partageaient ma chambre, je ne vais pas jouer la surprise. Je suis putain de dépendante. J’suis juste assez forte – ou folle – pour imaginer des gens quand ils ne sont pas là, histoire de survivre.
Je suis pas pour autant réticente à partir. En plus, cette fois, je pars avec des gens que j’apprécie. Si Karen préfère regarder sa série, je sais que Christophe profitera de l’absence de Valérie pour aller boire des coups. Du moins, j’en suis presque sûre, et que je me trompe importe peu car je vois plutôt bien comment mettre à profit une semaine de solitude – et de diète.
Je vais visiter une région dont les paysages m’apaisent, en compagnie d’au moins deux collègues avec qui je sais pouvoir parler – je les ai invités à dîner, je sais qu’on s’en sortira (et croyez-moi, inviter des collègues à dîner est de loin le truc le plus « adulte » que j’aie fait de toute ma vie.)
Je connais qu’un tiers des élèves, mais comme je me l’expliquais dans le billet sur Londres, c’est plus vraiment un problème. En plus, j’ai pas mal hâte de parler metal avec Aglaé, qui a, je me dois de le préciser, réagi comme suit à l’annonce du fait que je les accompagnais : « Eh ! Madame G vient en voyage avec nous !! » C’est pas que je pars en terrain conquis, m’enfin vu que c’est la même classe dans laquelle un élève a dit que mes cours étaient « trop bien », vous comprenez que je sois moins stressée que la dernière fois.
(je me rends compte que je me la pète grave, mais c’est pas du tout le but : j’écris d’abord sur mon journal perso hein, d’accord, donc éventuellement on peut dire que je me répète des faits pour m’encourager, mais j’essaie pas de prouver quoi que ce soit à autrui.)
Donc voilà, dans cinq jours je pars en voyage scolaire, et je suis contente. J’appréhende sincèrement de passer mes nuits toute seule, et de rentrer le vendredi à 20h30 – à Paimpol. Mais j’ai hâte de prendre le car (et de laisser mes collègues gérer, vu que moi je serai attachée et épuisée ;)), j’ai hâte de visiter le zoo de Beauval et de voir mon premier panda, j’ai hâte de ne pas faire cours et surtout, surtout, que toute la route parcourue le soit par un chauffeur. Sérieusement, je n’en peux plus de conduire, et pas qu’à cause de la tendinite qui me donne envie de pleurer tous les matins. Trois établissements, c’est trop. (j’ai l’impression que je gérais mieux quand je faisais Treffendel-Sarzeau, ce qui ne fait pas grand sens. Je pense que c’est la régularité des trajets et de mes heures de coucher qui aidait. Ou alors j’étais juste plus saine – et/ou sereine, à l’époque.)
Je suis contente que Karen ait pensé à moi pour ce voyage. Je suis contente que Valérie m’ait dit qu’elle était sûre qu’on allait bien s’amuser (elle ne vient pas, elle parlait pour Christophe – et moi, donc), et je suis contente d’accompagner des élèves que j’aime bien en me débarrassant au passage des quatrièmes qui mettent ma (non)patience à rude épreuve. Les 4e, je prépare plus leurs cours depuis une semaine et ça fait aucune différence – et c’est pas parce que mes cours sont nuls. Ils ont juste pas envie d’être là. Rien, mais genre vraiment rien, ne les intéresse, alors j’ai beau les apprécier voire franchement me soucier de certains humainement parlant, je suis plutôt soulagée de les délaisser une semaine. Après, ils sont sympa, hein, mais vraiment. Quand je leur ai annoncé mon absence (j’ai dit : « et avant que je n’oublie, alleluia, je ne serai pas là la semaine prochaine »), ils ont hurlé de joie, se sont récriés en mode « nan mais c’est pas contre vous hein » puis « mais au fait, pourquoi ? » Ensuite, ils m’ont remerciée. Vu que Hortense venait de m’expliquer qu’elle allait faire des efforts durant le dernier quart d’heure, et qu’elle n’accordait cette faveur qu’à moi, j’imagine que je devrais m’estimer heureuse ;P
En fait, je me dis que c’est pas mal, parce qu’à l’heure actuelle, j’appréhende toujours plus de rentrer chez mon père que de partir en voyage scolaire – et pourtant, j’appréhende vachement moins qu’avant d’aller chez mon père. Je dis toujours « chez mes parents » quand je parle de la Presqu’île, mais j’ai plus trop peur d’y aller, à moins d’avoir déjà pris une cuite la veille, auquel cas je me demande si je vais tenir le coup.
Bref. Dans cinq jours, je vais quitter mon cocon pour faire un truc qui sort de l’ordinaire, et ça me stresse pas plus que ça. Bravo, mamie !
Alice & Rose
Mardi 5 juin 2018, 20h18
♫ Indochine – Rose Song
En rentrant de Paimpol, tout à l’heure, j’ai poussé Dancetaria dans le lecteur de la voiture. Je me suis laissée porter par le morceau éponyme, j’ai écouté un bout de Manifesto, fredonné Justine jusqu’au bout, puis j’ai mis Rose Song.
Ça venait. Je chantais un texte jamais oublié, et la marée montante des guitares accompagnait les cohortes de souvenirs qui déferlaient de la porte entrouverte comme sur un soir d’octobre, quand les fantômes de Samhain recouvrent le paysage d’une brume blanche.
Je ferme les yeux. Je revois la chambre lambrissée, suspendue, encastrée entre les deux tours, refuge, prison, où tant d’espoirs ont été formulés, tant de nostalgies pour des jours inconnus imprimés sur les murs.
J’égrène les paroles avec un sourire aux lèvres, émue, bouleversée de ressentir ce frisson qui me parcourt tout le corps. J’ai envie de murmurer le texte comme une incantation, d’ouvrir les bras. Je n’ai pas été traversée par une telle joie depuis longtemps.
À l’unisson, je chante a bocca chiusa. Et puis…
J’ai pleuré. Sans m’y être attendue, sans avoir compris encore que ce qui montait allait déborder, que ça coulait déjà sous la porte entrouverte. Et c’était bien. Mon dieu, c’était putain de bien. Quand j’ai réalisé que c’était une autre de ces singularités qu’Eliness a si bien nommées, et que j’avais chanté ce texte à rebours, et qu’aujourd’hui, j’étais ce fantôme des temps à venir qu’invoque la chanson, et que j’invoquais avec un espoir fou et une naïveté touchante il y a dix-sept ans.
Il y a dix-sept ans, je chantais Rose Song pour qu’advienne ce moment. Et là, c’était comme si je faisais advenir ce moment en chantant. J’ai trouvé mon royaume près de la mer. Celui dont j’espérais si fort qu’il saurait m’aimer est là. Deux versions de moi-même se sont rencontrées le temps de Rose Song, et elles ont fusionné.
C’est putain d’extraordinaire.
C’était putain de beau, et rien que pour ça, je veux vivre. J’ai encore de la ressource. Il arrivera encore des épiphanies. Et le meilleur, c’est qu’elles arrivent quand on ne s’y attend pas, parce que c’est leur essence.
♫ Indochine – Rose Song
En rentrant de Paimpol, tout à l’heure, j’ai poussé Dancetaria dans le lecteur de la voiture. Je me suis laissée porter par le morceau éponyme, j’ai écouté un bout de Manifesto, fredonné Justine jusqu’au bout, puis j’ai mis Rose Song.
Ça venait. Je chantais un texte jamais oublié, et la marée montante des guitares accompagnait les cohortes de souvenirs qui déferlaient de la porte entrouverte comme sur un soir d’octobre, quand les fantômes de Samhain recouvrent le paysage d’une brume blanche.
Un jour quand je serai grand
Un jour quand j'aurai 18 ans
Je sortirai par la fenêtre
Et je partirai très longtemps
Dans le noir
Un royaume près de la mer
Tout faire avant que tout s'éteigne
Prier les fées te faire venir
Grandir
Dans le noir
Je ferme les yeux. Je revois la chambre lambrissée, suspendue, encastrée entre les deux tours, refuge, prison, où tant d’espoirs ont été formulés, tant de nostalgies pour des jours inconnus imprimés sur les murs.
Un jour peut-être je te protégerai
Car c'est toi que j'aime
Parce que
Je crois qu'un jour moi je t'épouserai
On fera de beaux rêves
Un royaume près de la mer
Seuls au monde comme des sœurs des frères
Un jour quand je serai vieux
Un jour je serai amoureux
On apprendra à se ressembler
Perdus au fin fond des forêts
Dans le noir
J’égrène les paroles avec un sourire aux lèvres, émue, bouleversée de ressentir ce frisson qui me parcourt tout le corps. J’ai envie de murmurer le texte comme une incantation, d’ouvrir les bras. Je n’ai pas été traversée par une telle joie depuis longtemps.
Un jour peut-être je te protégerai
Car c'est toi que j'aime
Parce que
Je crois qu'un jour moi je t'épouserai
On fera de beaux rêves
Un royaume près de la mer
Seuls au monde comme des sœurs des frères
À l’unisson, je chante a bocca chiusa. Et puis…
On attendra au fond de toi
L'arrivée
Tu sais
On entendra au fond de toi
Résonner
Qui sait
On arrivera et tu sauras
Remercier les fées
Je crois qu'un jour
Ce sera toi qui saura m'aimer
J’ai pleuré. Sans m’y être attendue, sans avoir compris encore que ce qui montait allait déborder, que ça coulait déjà sous la porte entrouverte. Et c’était bien. Mon dieu, c’était putain de bien. Quand j’ai réalisé que c’était une autre de ces singularités qu’Eliness a si bien nommées, et que j’avais chanté ce texte à rebours, et qu’aujourd’hui, j’étais ce fantôme des temps à venir qu’invoque la chanson, et que j’invoquais avec un espoir fou et une naïveté touchante il y a dix-sept ans.
Il y a dix-sept ans, je chantais Rose Song pour qu’advienne ce moment. Et là, c’était comme si je faisais advenir ce moment en chantant. J’ai trouvé mon royaume près de la mer. Celui dont j’espérais si fort qu’il saurait m’aimer est là. Deux versions de moi-même se sont rencontrées le temps de Rose Song, et elles ont fusionné.
C’est putain d’extraordinaire.
C’était putain de beau, et rien que pour ça, je veux vivre. J’ai encore de la ressource. Il arrivera encore des épiphanies. Et le meilleur, c’est qu’elles arrivent quand on ne s’y attend pas, parce que c’est leur essence.
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