Monologue de rentrée

Jeudi 20 septembre 2018, 22h15
♫ Sin DNA - Thorns For Misery

Presque trois semaines à n'être nulle-part. L'esprit dissout dans l'asphalte et ce qu'il en reste, évaporé avec la buée sur les vitres des salles de classes. Ce qui reste de moi s'accroche aux carreaux des fenêtres haut placées qui empêchent de voir quoi que ce soit d'autre qu'un bout du bâtiment d'en face. Enterrée, enfermée, prisonnière d'une routine qui annihile, tandis que mes élèves se lèvent et s'endorment au rythme des sonneries qui strient les couloirs. Comme des zombies ; comme moi.

À moi, il faut l'énergie de les sortir de cette torpeur. Que chaque heure de cours soit autre chose qu'un mouvement infligé vers l'avant. Après l'anglais il y a les maths, après les maths le français, après le français la pause déj'... Ad lib.
À eux, il faut la vague conscience que ça sert à autre chose qu'à gagner des points au DNB. Je ne me souviens pas si j'ai déjà autant eu l'impression d'être moi-même de retour au collège, à enfiler les heures sur le collier greffé au cou à la rentrée.

♫ The Retrosic - The Storm

Parfois, je vais me coucher dans le seul but de retrouver mes amis imaginaires, mais je suis si fatiguée que je m'endors tout de suite, alors je me réveille aussi seule que la veille.

Dulce Liquido - Disolucion

"El presente aqui".
Je comprends désormais pourquoi je revisite le passé, sans nécessairement ressentir la moindre nostalgie. C'est parce que le présent n'existe pas. Le présent est cette longue fresque qu'on observe de loin sans s'y projeter. Le présent est un no man's land qu'on traverse à toute vitesse, comme dans un train qui irait si vite qu'on ne pourrait pas fixer son regard. Trois semaines ont passé dont je ne retiendrai qu'un flou artistique rythmé par les bruits de la machinerie.

Demain, je me lève une heure plus tard. Que dalle, et pourtant ça me semble une porte ouverte vers un ailleurs, un n'importe quoi total. Il est 22h36 - j'écoute Hocico - A fatal desire - et j'ai l'impression que rester debout jusqu'à minuit est une chose incroyable, un prélude à Samhain. Je ne regarde pas Jessica Jones, je ne joues pas à Seeker's notes sur mon portable. J'écoute la musique qui entretient l'ivresse et crée des remous sur le clavier. J'enfonce une touche, la seconde suit. Les lettres ricochent et forment des mots, ma pensée se berce d'elle-même, sur la surface d'un clavier sale que mes vagues ne dérangent qu'un instant.

La majeure partie de la 4e Balzac a compris où je voulais en venir avec ma première séquence intitulée "pourquoi écrire ?" La 4e Duras est demeurée hermétique. Même après avoir lu le témoignage de Primo Levi, certains se sont acharnés à m'écrire que ce médium ne les intéressait pas, et qu'ils ne comprenaient pas que quiconque éprouve le besoin de se livrer. Dieu merci ils sont minoritaires, mais cela reste un immense échec que de se confronter à des élèves qui, après avoir lu la souffrance des camps de concentration, s'en retournent à leurs occupations en mode "super, et alors, t'as pas autre chose à faire que de nous le raconter ?"
Je ne me plains pas : mes troisièmes m'ont redonné foi en l'humanité, et les Balzac sont capables de réflexion du style "moi je ne veux pas écrire, mais après cette séquence je comprends mieux pourquoi c'est parfois important de le faire." Comme d'habitude, les échecs semblent peser plus lourd dans la balance que les réussites, et comme d'habitude, ces dernières me semblent plus le résultat du hasard que mes défaites.
La maman de Thomas m'a dit : "je ne sais pas ce que vous avez fait, mais depuis qu'il vous a comme prof, il adore le français." Il était 19h15, j'étais debout depuis 7h du mat', et j'ai pensé : "vous n'imaginez pas comme une seule personne qui prend la peine de vous dire que ce que vous faites est bien peut vous sauver une journée."

Vous qui me lisez, vous savez tous ce dont je vous parle alors surtout ne prenez surtout pas ça comme une leçon de vie. Mais sérieux, vous êtes d'accord avec moi ? Les premiers à donner un avis sur votre taf, ce sont toujours les mécontents. Thomas, en plus, il est dys', alors je vous assure que m'entendre dire qu'il est rentré chez lui en sautant de joie parce que j'étais sa prof de français, c'est la plus belle chose qu'on m'ait dite depuis la rentrée. Ça justifie le présent aboli.

Depuis trois semaines, je me lève à 6 (hem, 7) heures, je pars au taf, je rentre, je prépare des trucs pour le lendemain, je bouffe, je vais me coucher. Je ne sais plus qui je suis, je n'écoute plus que les infos, je ne lis même plus de quoi m'infuser des rêves. Je sais qu'on est des milliards à faire la même chose, et je m'en fous, parce que je crois toujours dur comme fer à ce que je croyais ado : la plupart des gens en ont rien à foutre, parce qu'ils n'ont aucune putain d'imagination. Pour ma part, je refuse catégoriquement de bosser plus, parce que si je le faisais, je m'anéantirais, je serai ce genre de prof qui propose toujours les mêmes exercices photocopiés dans le manuel, et qui fait lire André Gide en 4e. Je précise que d'après mon collègue, Les faux Monnayeurs est une littérature jeunesse. Avec tout le respect que je te dois, Lionel, j'espère que tes mômes auront encore le goût de lire après être passés dans ta classe.


23h52
♫ Amduscia - Filofobia


Je sais que je dois aller me coucher (et fermer la fenêtre, il pleut sur moi). Mais je ne peux (ne veux) pas plus que l'été dernier quand je parlais à maman.
La fumée de ma cigarette cascade dans mes poumons. J'ai Amduscia dans les oreilles, je suis immortelle.

Vendredi 21 septembre 2018, 22h24
♫ Now now - School Friends

Apprendre à parler aux ados. Chose que j'ai toujours cru savoir faire, mais il me manquait la confiance en moi. Depuis que je suis moi, ça marche vachement mieux. Je les charrie, je fronce les sourcils quand il faut, je les dorlote et je m'efforce de ne jamais les juger, ce qui est, de loin, la partie la plus difficile. Ma vie défile à toute allure et je comprends qu'on puisse s'épuiser dans ce métier : on fait toujours passer les autres avant soi. On dort mal parce qu'une histoire de harcèlement, on prend sur soi le lendemain post-cuite pour rire et patienter, on remise son agacement pour trouver la carotte qui les fera lire, on étouffe son indignation devant des réactions à mille lieues de ce qu'on voudrait. Je repense à ce que j'écrivais précédemment sur mon métier, à propos du fait qu'il fallait être soi et que c'était soi qu'on mettait en scène. Bah c'est exactement ça. Sauf qu'à force d'assumer être toi en permanence, tu t'effaces. Quand t'es prof, tu vis sous les projecteurs toutes la putain de journée. Ils s'engouffreront dans tes failles, alors si elles sont trop visibles, il faut que tu les assumes. Tu peux mentir aux plus jeunes ; avec les 4-3, déjà, tu devras te contenter de bricoler. À la fin, t'es tellement toujours conscient de toi et d'eux que tu sais plus qui t'es, tu rentres chez toi vidé de toute substance. Ils l'ont siphonnée, tu la leur as donnée.

Mais quelle putain de récompense quand ils répondent. Quelle putain de fucking récompense quand ton élève qui passe sont temps à maugréer lève la main pour te demander le plus naïvement du monde pourquoi, mais pourquoi, Mathilde Loisel est-elle aussi pénible ?

Quand je rentre chez moi, depuis une semaine, je ne peux même plus commencer par me poser : la première chose que je fais, c'est de caresser et rassurer mon chat, qui me regarde avec ses grand yeux écarquillés après avoir passé la journée tout seul. Là, il se balade sur mon bureau et je ne vois même pas ce que je tape :) Son jeu préféré, comme à tous les chats, je confirme, c'est de faire tomber des trucs. J'ai trop hâte de tester le truc du concombre :D

Ça crée un contraste super étrange, quand j'écoute Blutgeld II et que je m'efforce dans le même temps de ne pas faire peur à Kitsune par des caresses brutales en rythme avec la musique. Comme une méditation sur de la musique hardcore.

♫ Enya - Flora's secret

Hey... Salut Maman. Y'a un tout petit chat endormi sur mes genoux, qui me fait sourire avec une tendresse niaise, et en même temps je pense à toi. C'est assez étrange, ce mélange d'émotions, entre l'amour que je porte à cette bestiole suffisamment confiante pour s'endormir sur mes genoux, et la tristesse et le putain de manque qui m'étreignent.
Il dort tellement bien que les flashs de mon portable ne le réveillent pas.

Toi, tu pouvais même pas tendre la main pour caresser Chipie quand elle se couchait à tes pieds. J'espère que sa présence te réconfortait malgré tout, que tu percevais comme moi ses ronronnements sans même avoir à la toucher.
Tu sais maman, j'aime pas Enya juste parce qu'elle me rappelle toi. Je l'aime de toutes mes tripes, parce que tu me l'as fait entendre dès mon plus jeune âge, et que du coup elle est l'artiste qui a accompagné toute ma vie. Cet enchaînement The Celts - The longships que me propose Youtube, je le connais par cœur. Il a bercé toutes mes rêveries, tous les films que je me suis joués pour survivre. Elle a composé ce qui s'est avéré la bande-son de ma vie. Ça parait bien dramatique, mais c'est vrai. Si je devais citer trois artistes à emporter sur une île déserte, elle ferait partie du podium. En compagnie, je pense, d'Amduscia et de Mylène Farmer, parce que... Parce que Désenchantée, parce que Tristana, parce qu'une dizaine de chansons que je trouve toujours incroyablement écrites, quoi qu'elle soit devenue. Parce que je n'aime presque rien en chanson française, et que Mylène Farmer a composé des textes que je n'ai pas honte d'aimer. Des textes qui ont rendu mon adolescence moins solitaire, parce que si elle les avait écrits, et si des gens les avaient aimés, ça voulait dire qu'on était légion.

Et comme j'ai retrouvé mes ados, ceux qui boudent, qui renâclent, ceux qui se coupent les veines au cutter, ceux qui te regardent comme si t'allais les sauver... Ben je reviens à elle. À celle que j'écoutais quand j'avais leur âge, et parce qu'on est enfin vendredi, et que je peux rester chez moi et retrouver qui je suis, j'écluse mon mousseux avec un chat roux sur les genoux, en fredonnant L'amour c'est rien. Un jour, cette meuf a chanté À quoi je sers et vous ne pouvez sans doute pas imaginer ce que ça m'a fait. Je dis "sans doute pas" parce que quand j'évoque Mylène Farmer, tout le monde rigole (au mieux, sous cape).



Ouais, c'était en 89, ça a bien vieilli. N'empêche que je la préfère encore dans ses pantalons à carreaux démodés, son micro collé aux lèvres et ses cheveux collés par la sueur que maintenant. Muriel est probablement la seule personne que je connaisse à aimer ce live 89 autant que moi. Je sais toujours pourquoi je l'aime quand je le vois. Youtube m'envoie ensuite, du même live, Sans logique. Mais putain ces textes, cette orchestration. Je resterai éternellement fan, je crois, même si je déteste tout ce qu'elle est devenue. Je connais encore les textes par cœur, c'est dingue (mais pas la chorégraphie, dieu merci). En particulier Désenchantée.C'est pour ça que voir cette chanson en live est toujours si émouvant pour moi. Cette putain de fête, sur la chanson qui m'a sauvée.

En même temps, puisque j'en suis aux (pseudos) confessions (vu que vous savez déjà tout), je suis hyper fan de Jeanne Mas quand elle chante Johnny Johnny et En rouge et noir. Chaque fois que je pense à Jeanne Mas, je me remémore un déjeuner à Paris, dans une large salle tapissée de (velours ?) bleu, avec Jordi ? et Mylène ? Ce genre de souvenirs me fout la frousse, parce que c'est plus un sentiment qu'une image. Ça a eu lieu, il y a quelques années, et me manquent tous les détails. Était-ce Anne-Lise plutôt que Mylène ? Était-ce en route vers l'hôpital où je rencontrais cette correspondante de vingt ans mon ainée, fan d'Indochine ? Je n'en ai pas la moindre idée. Ne restent que les tables en bois et les murs sombres, que j'ai aussi inventés, si ça se trouve. D'habitude, j'oublie ce genre de trucs, tout simplement. Ce dont je me souviens n'est jamais aussi mystérieux que ce fragment.

Je viens de réaliser que j'aimais toutes les chansons qui parlaient de mecs fragiles, et qu'elles avaient construit tous mes fantasmes. Johnny Johnny, donc, mais aussi Boys don't cry et A night like this, et La balade de Jim d'Alain Souchon. Jim et Johnny se foutent en l'air parce qu'elles sont parties. Ce ne sont pas des bogosses du 78, obsédés par les grosses bagnoles. Ce sont des mecs amoureux qui finissent tout seuls et passent à deux doigts de se flinguer pour ça.

Drunk movements - part IV

Vendredi 23 août 2018, 23h30
♫ Capsule temporelle 2017

Il y a un peu moins d'un an, j'écoutais Lizette Lizette chanter Sober up, depuis mon nid douillet au fond du puits. J'y pense en la réentendant au fil de ma capsule temporelle 2017. Eliness a linké mon article de l'époque comme étant représentatif du Carnet Orange ; ça m'a perturbée. Je continue de considérer ce billet comme un vaste foutoir un tantinet égocentré, mais c'est celui qu'autrui a souhaité mettre en évidence parmi mes écrits.
Je dis "autrui", je devrais préciser qu'Eliness n'est pas n'importe qui. Pour moi, elle n'est pas Perso.Random.n°x. Elle est quelqu'un dont l'opinion m'importe. Et donc, que Sober up l'ait interpellée m'interroge.
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Aujourd'hui, j'étais habillée tout en noir, un hasard pas si aléatoire compte tenu du fait que, bah, il y a beaucoup de noir dans ma garde-robe, passé gothiquo-dark-pas-si-lointain-que-ça oblige. Mon collègue JB, que je fuis régulièrement parce qu'il confond drague et harcèlement (mais que j'aime beaucoup par ailleurs) m'a demandée si j'étais en deuil. Personne ne m'avait posé cette question depuis mes quinze ans et le connard à la sortie du cinéma (tu te souviens, Mu ?) J'ai vraiment, vraiment hésité à lui répondre, "bah, ma mère est décédée il y a un an", juste pour voir sa réaction.
Les gens qui se permettent des commentaires sur le physique ou les fringues de leurs contemporains me fascinent, en un sens. T'imagines, je lui aurais répondu oui ?
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J'ai souvent pensé que la bienveillance était le vernis de la lâcheté. Y'a des gens à qui je ne peux pas pardonner. J'ai pas assez de compassion pour l'étendre à des personnes qui, de mon point de vue, ne font que s'écouter. Pour vous donner un exemple, les parents de Luna, qui sont sacrément contents qu'elle soit en ULIS parce que ça leur évite de s'investir, mais sont persuadés qu'elle pourrait faire mieux si seulement elle s'en donnait les moyens, sont des personnes que j’exècre. Ma collègue m'a dit : "qu'ils refusent le handicap de leur fille, je le comprends". Ben pas moi. C'est sans doute parce que je ne veux pas d'enfants et que j'ai dû m'en justifier toute ma vie, mais je ne supporte pas les parents qui n'assument pas les leurs.

La bienveillance, pour moi, se traduit généralement par une vaste fumisterie, orchestrée par des personnes qui croient qu'avoir donné leur manteau à 3000 euros à un déshérité équivaut à un acte de charité. J'ai lu la Bible toute jeune (éducation catholique oblige). J'avais pas compris qu'un sacrifice ne te coûtait rien. C'est le degré zéro de l'empathie.

Je repense à la Prophétesse-langue-de-serpent d'un de mes derniers billets. J'en discutais avec Ubik tout à l'heure : ce que je voudrais, c'est que les élèves dont je suis la prof principale se sentent appartenir à une communauté. Ma cinquième A devrait être un havre. C'est ce que je vais m'efforcer de créer. Je ne veux pas qu'ils s'entendent tous à merveille. Je veux que leur classe soit un endroit dans lequel ils se sentent bien. Je leur ai apporté des bouquins, parce que je veux que ceux qui me l'ont demandé aient tout loisir de lire quand ils ont fini leur taf avant les autres. Je leur ai expliqué que si ça les bottait, on pourrait mettre en place un système de prêt, histoire de savoir où sont passés les livres, surtout s'ils ont été apportés par l'un d'entre eux. Ils m'ont répondu : "ah ouais! ce serait le CDI de la 5A !" Exactement. C'est pas que je veuille exclure les autres classes. Mais je veux que la mienne ait l'impression d'être chez elle. Quand je leur ai demandé d'écrire ce qui, d'après eux, permettrait à la classe de bien fonctionner, ils m'ont répondu qu'ils aimeraient avoir des plantes aux fenêtres. C'est trop mignon ! Je vais voir ce que je peux faire. Sans déc', c'est une super bonne idée - à condition qu'ils assument et qu'ils s'en occupent.

00h07
♫ Capsule temporelle 2018

Le lien entre tous ces paragraphes décousus ? Bon, j'imagine que je vais l'inventer du haut de mon ivresse. Je voudrais qu'on se respecte à défaut de se comprendre (sauf pour les connards, mais aucun de mes gamins n'est en âge d'en être un ;)) Je veux que mes 4D arrêtent de hausser les épaules quand il s'agit de s'asseoir à côté de Luna. Elle est chiante, je comprends qu'ils ne l'aiment pas. Mais c'est pas la honte ultime de t'asseoir à côté de quelqu'un que t'aimes pas.

Je voudrais qu'aucun d'entre eux n'ait à vivre ce que moi j'ai éprouvé quand ma prof principale m'a dit : "oh ça va, vos histoires de gamines ! Les autres filles sont bien plus mûres, ça commence à bien faire !" Peut-être que "les autres filles" n'avaient pas autant besoin de réconfort que moi. Peut-être que quand elles rentraient à la maison, elles bénéficiaient d'une famille. Peut-être que c'était pas si important, de fitter à l'extérieur.

Parce que quand la vie n'est pas simple, c'est tellement mieux d'être ensemble
Parce que je sais que le lundi, je vais te parler et te voir
Parce que c'est toi, parce que t'es là, je n'ai plus peur du dimanche soir

Je veux que personne n'ait peur de rentrer chez moi. Je veux que le lundi soit une porte de sortie. (putain Mu, je te hais... Quand j'écris des choses qui sonnent déjà bien assez sentencieuses, et que démarre Light of the seven. Putain, ce que les premières minutes me font penser à Enderal.)


♫ Enya - The Humming

 And all the winds are like a kiss / And all the years are nemesis

Je sais hein, que je l'ai déjà écrit vingt fois. C'est juste que depuis Aurora, personne n'avait jamais écrit un truc dans lequel je me reconnaisse. C'est pas tant le fait de trouver une parenté, que la coïncidence. Vous savez que j'aime les signes. Même si ça me fait mal, j'aime qu'on écrive à ma place. Les pièces du puzzle, tout ça. Bien sûr que le monde tourne autour de moi. Je n'en vois que ce qui m'arrange. C'est l'essence des signes. Ils ne sont destinés qu'à ceux qui regardent.

Je suis tellement, tellement ivre.

J'ai toujours tellement aimé ce mot, "ivresse". Mon seul regret, c'est que j'avais espéré réaliser ses promesses... sobre. Ça fonctionne avec une classe avec qui le courant passe. Quand ta passion traverse le polycopié.
Julia ne se souvenait pas des vers d'Antigone. Elle les avait clamés avec une telle passion que j'en étais restée pantoise, et je n'étais pas la seule. Vingt ans après, elle ne s'en souvenait pas. Je sais pas comment on peut oublier Antigone, a fortiori quand on l'a incarnée. Mes collègues font Antigone en troisième. Je vais pas me gêner, du coup.
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Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement?

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai tout appris de toi, comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme, au passant qui chante, on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson
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Le vent dans tes cheveux blonds
Le soleil à l'horizon
Quelques mots d'une chanson
Que c'est beau, c'est beau la vie

Un oiseau qui fait la roue
Sur un arbre déjà roux
Et son cri par dessus tout
Que c'est beau, c'est beau la vie.

Tout ce qui tremble et palpite
Tout ce qui lutte et se bat
Tout ce que j'ai cru trop vite
A jamais perdu pour moi

Pouvoir encore regarder
Pouvoir encore écouter
Et surtout pouvoir chanter
Que c'est beau, c'est beau la vie.

Le jazz ouvert dans la nuit
Sa trompette qui nous suit
Dans une rue de Paris
Que c'est beau, c'est beau la vie.

La rouge fleur éclatée
D'un néon qui fait trembler
Nos deux ombres étonnées
Que c'est beau, c'est beau la vie.

Tout ce que j'ai failli perdre
Tout ce qui m'est redonné
Aujourd'hui me monte aux lèvres
En cette fin de journée

Pouvoir encore partager
Ma jeunesse, mes idées
Avec l'amour retrouvé
Que c'est beau, c'est beau la vie.

Pouvoir encore te parler
Pouvoir encore t'embrasser
Te le dire et le chanter
Oui c'est beau, c'est beau la vie.

Je suppose que je vous ai déjà dit à quel point j'aimais Jean Ferrat. J'y reviens toujours. J'aime pas la chanson française. J'aime pas ses fanfaronnades, ses postures, j'aime pas leurs 'r' roulés pour imiter Brel. J'aime pas qu'un texte, même bon, me déconcentre de la musique. Mais j'aime Ferrat. Et Yves Simon. Je le connais encore par cœur.

Et dans un vieux poste à galène
Traînait l'âme des poètes

L'exemple même de je-sais-chanter-mais-je-n'ai-rien-à-ajouter :


Sérieux. Désolée, mademoiselle, mais t'as rien à raconter.

En revanche, je suis assez convaincue par Hochi. J'espère qu'elle écrit ses textes.


 (ne regardez pas le clip, tout ce que ça va faire, c'est vous déconcentrer.)

À ma grande honte, j'aime beaucoup le dernier Calogero



Il y a certains jours où je reprends mon skate / et je vais faire un tour en 1987.
J'adhère, et j'ai super honte.

22 août


Mardi 17 juillet 2018
Maman,

Quelle tempête t’a succédé ! J’entends encore – je fais exprès – les vagues se fracasser sur le sable après ton départ. Ne m’en veux pas, s’il te plaît : il me faut un paquet d’alcool pour accepter de penser à toi. Pour ce faire, j’enclenche le bouton ‘play’ pour jouer des morceaux que j’ai écoutés jusqu’à plus soif l’année dernière. C’est moins de toi dont je me souviens dans ces moments-là, que des émotions qui m’ont emportée après que tu ais disparu.

J’aime bien tous ces euphémismes – toutes ces litotes ? – de la langue française, qui m’enjoignent à imaginer que je peux te parler, quand bien même je suis persuadée que tu n’es nulle-part.

Tu sais, l’autre jour, j’ai presque terminé ta crème de nuit. Oui, je sais, c’est très con. Mais il n’empêche que j’ai sérieusement envisagé d’emporter le pot vide au magasin, pour retrouver la même (je vais le faire, ne nous leurrons pas.) Je n’utilisais presque pas de cosmétiques avant ta mort (ça me fait un peu mal d’utiliser ce mot), mais depuis que j’ai vaguement compris ce que ça signifiait, je me tartine religieusement, matin et soir, de ces onguents qui sentent toi.

Avant que tu t’en ailles, je m’étais déjà fait la réflexion que je te ressemblais de plus en plus. Je vais pas te mentir, ça m’a un peu contrariée. La moue irritée qui abaissait la commissure de tes lèvres, je m’en serais bien passée. Mais j’en ai hérité, donc je suppose que je dois faire preuve d’humilité : de toute évidence, tu m’as légué bien plus que ma colère, dont j’ai toujours pensé que je te la devais, mais pas dans ce sens là.

T’imagines pas comme ton départ m’a changée. Moi non plus, d’ailleurs. Je dois bien admettre que je l’avais maintes fois envisagé. Mais que tu t’en ailles vraiment m’a donné raison, et ça, c’était pas prévu. Apparemment, j’espérais une fin heureuse. Tu sais, c’est assez dingue, parce que je crois vraiment que c’était ça, le problème (enfin, le mien) : j’espérais accepter avant. Tu t’es barrée genre au moment où je m’y attendais le moins (ouais sans doute je réécris mon histoire. Mais merde, c’est vrai : j’avais rien vu venir. Je t’avais vu mourir deux ans avant, tu comprends, et t’étais restée là, comme l’incarnation d’un mythe gréco-romain, alors j’en avais un peu conclu que t’étais immortelle et que t’incarnais la souffrance ad vitam aeternam.)

J’écoute Enya, comme à chaque fois que l’ivresse me désinhibe au point que je me sente suspendue entre la vie et l’éternité. Je crois que c’est pour ça que j’aime boire : je suis tellement confuse que j’en oublie que je vais mourir – et que toi t’es déjà passée. Tu sais, maintenant, c’est Papa qui réclame la dissolution de tes cendres dans la mer. Moi, je veux pas y penser, ça me rappellerait que t’es plus du tout là. Je préfère me demander pour la 250e fois ce que toi et moi av(i)ons en commun pour écouter en boucle ce même morceau que j’ai tant de fois entendu dans le salon de Rambouillet.

Est-ce que tu te souviens de Cursum Perficio ? Pour moi, c’est l’inexorable que Victor Hugo a tenté de décrire avec tant de mots – et ça me fait mal de dire ça, parce que les mots sont plus précis, je le sais ! Il y a eu Shepherd Moon, Watermark et The Celts. Les notes qui déambulent et ricochent dans le salon orange. C’est pour ça que j’aime pas Le Tour du Parc : j’y ai rien construit, à part des piles d’amertume. Rambouillet était terrible, par bien des aspects. Muriel et moi nous rappellerons toujours les « Bouchées à la Reine » et le bouquet de fleurs fiché dans le carreau cassé. Mais en Morbihan ne restaient que le silence de la télévision et les terribles larmes de Papa au seuil de ma chambre. Au moins, là-bas, j’avais la forêt et Book of days.

3 août 2018

Les cendres de maman sont restées au bord de la presqu’île. J’ai balancé deux gorgées de bière dans la flotte qui t’entourait, j’espère que t’as vu. Y’avait un super alignement de planètes, on était trois à tenter de se convaincre que ça avait un sens – même papa, t’imagines. Je me suis dit que le Morbihan n’avait jamais été aussi beau, avec ses odeurs d’algues pourries. Les éoliennes clignotaient dans le lointain (à Ambon, a dit papa). Mars, que je n’avais jamais repérée avant l’éclipse, flottait hiératique dans le ciel nocturne.

Il fait super chaud, depuis que t’es partie. Ça fait deux étés que la canicule assomme les gens, aussi sûrement que ta mort.

Je suis contente que tu reposes dans la mer. L’autre jour (on t’a jetée/libérée avant-hier), j’ai repensé à ce que je t’ai dit tout à l’heure : ça me fait chier, parce que maintenant je suis sûre que t’es plus là. C’est pas vrai. Vu que tu m’as privée d’une tombe, et que tout ce qui me reste, c’est ton souvenir, c’est pas plus mal que ce qui restait de toi finisse là.

Y’avait beaucoup de cendres, beaucoup plus que ce que je pensais. Tant mieux. Je croyais qu’il restait trois grammes de toi, là-dedans. C’est bien qu’il y en ait eu plus – pardon hein, mais t’es plus là, alors je vois pas bien ce que ça peut te faire. Je sais bien que t’as dit « pas de tombe, pas de fleurs, pas de pleurs », mais t’es un peu mal placée pour faire des commentaires et c’est encore à ceux qui restent de décider de ça. Tu voulais pas qu’on se recueille ? Et bah tu sais quoi, maman ? C’est certainement pas à toi d’en décider.

J’ai vécu des tas de drames en pensées, supposés me préparer à ça. J’ai imaginé ta mort comme j’imaginais celles de personnages fictifs dont je n’arrivais déjà pas à me séparer. M’en veux pas, maman, mais ça fait belle lurette que je me suis réfugiée dans un monde imaginaire. Survivre dans le monde des « vraies » gens sans ça me demanderait une force dont je ne dispose pas. Le seul truc que je puisse te dire, c’est que, probablement, ce que j’imagine être toi est tout aussi fictif que le reste. C’est pas comme si je savais qui t’étais. De toute façon, je romance toute ma vie, donc je doute que quiconque je fréquente ressemble vraiment à ce qu’il/elle est dans ma tête.

Tu crois que c’est différent, pour les autres ? Tu crois qu’ils nous voient vraiment comme nous estimons l’être ? J’ai l’impression que chaque vie est une histoire – celle qu’on se raconte, « on » désignant soi et ceux qui nous regardent.

T’as vu, j’ai dit que t’étais morte. Bon, j’ai varié le vocabulaire, mais je l’ai quand même placé dans un coin. Je me demande si les Espagnols emploient ser ou estar. « Esta muerta » ? ou « es muerta » ? Google trad. dit « ella murio » avec l’accent que je sais pas faire. Mais c’est du passé simple, non ? Google est bien optimiste. Les Espagnols sont bien optimistes – les dicos confirment. Ils n’ont pas l’air de se soucier de ce qui arrive après.

6 août 2018, 22h29

Bon. J’ai écouté le dernier album d’Enya (du moins le dernier que je connaisse, que Mu m’a refilé) et j’ai pleuré. En plein après-midi. Sobre, donc. Je sais pas si c’était bien. Je voyais l’ombre blanche que tes cendres avaient dessinée dans l’eau de la Presqu’île. J’ai repensé pour la énième fois à combien ça faisait mal de pas croire, tu sais ? Je donnerais n’importe quoi pour éprouver la conviction que je parle pas dans le vide. Cela dit, ça m’a fait vraiment du bien de voir toutes ces cendres. Comme quoi, j’ai beau être relativement d’accord avec papa quand il dit « oh, tu sais, tout ça c’est des symboles, juste des symboles », bah l’autre partie de moi, celle qui pense que le monde est comme tu l’imagines, elle a raison aussi. Si je pense que ces cendres, c’est toi… Elles le sont. Cela dit, j’ai conscience que c’est assez nul, comme pensée : j’imagine que t’avais pas méga envie de rester échouée pour l’éternité au bord du rivage de Penvins, du coup je suis désolée. T’inquiètes, avec ce que je picole, je devrais pas en avoir pour très longtemps. On ira se boire des coups interstellaires après, promis.

J’ai passé suffisamment de temps cet après-midi à écouter de la musique triste, donc j’ai relancé ma playlist Elekktroböxx – oui, avec des doubles k et des trémas, je sais que t’aurais trouvé ça affreusement ridicule – ça l’est. En vrai, c’est parce que je suis en train de recopier toutes mes playlists originelles sur mon nouveau compte gmail (dont je connais le mot de passe, ce qui fait une grande différence avec l’ancien), mais ça n’empêche que ça me remet dans les oreilles des trucs que j’ai pas entendus depuis un bout. Amduscia est, je pense, mon groupe préféré (tu aurais détesté alors je décris pas), mais Blutegeld part. 2 de Cyborg Attack est probablement un des morceaux qui me défoulent le plus au monde, si ce n’est LE morceau. Franchement, je trouve dommage que t’ais jamais aimé ce genre de musique, parce que je suis sûre que ça t’aurait fait du bien.

J’ai pas pu m’empêcher de switcher vers The humming, puis vers Sancta Maria, évidemment. Putain ce que t’aurais détesté m’entendre fredonner ça. Enfin, ça t’aurait fait marrer, mais si t’avais su que j’y mettais un minimum de conviction… Des fois, je suis contente que tu sois plus là pour me voir. Echoes in rain. Enya et moi, on a des points communs, je crois. Elle s’efforce à l’optimisme. Mais une chanson sur deux, elle flanche.

01h37

Y’a pas longtemps, j’ai croisé quelqu’un qui n’a pas compris. Ta haine, la mienne. Papa m’a souvent dit que tu voulais pas mourir. Comme quoi chacun regarde midi à sa porte.

9 août 2018, 02h37

♫ Enya – The Humming

Maman, j’ai fait le tour. Je peux écouter ça. Je peux entendre la marée qui va et vient. Maman… Echoes in the rain… Je souris et je pleure en même temps. Je dois me lever demain matin, tu sais, et je peux pas. J’ai commencé une nouvelle fanfic, FF XV, et j’ai parlé de toi et de papa. Il est beaucoup trop tard, et je peux pas. Ni me coucher, ni arrêter de boire. Maman… Le simple fait d’entendre Enya me donne envie de chialer, mais dans le bon sens, tu sais… Bon, tu serais pas trop d’accord si tu voyais le verre se vider à toute vitesse, et comment je fredonne, ivre morte et les larmes aux yeux, comme une meuf qui a tout laissé glisser. Mais J’ai tout laissé glisser, et je m’en fous, et c’est sûrement parce que j’ai bu mais JE M’EN FOUS, parce que le piano, parce que la marée montante, parce que maintenant je chiale.

10 août 2018, 01h05

♫ Enya – Echoes in the rain

Ouais, bon, ça marche pas. Heureusement que Mathias était là ; sans lui je serais restée là jusqu’à six heures, à boire des coups dont je n’avais vraiment pas besoin, en pleurant. C’étaient pas des pleurs horribles, hein, c’était plutôt rassérénant, en fait, m’enfin depuis deux jours, je suis en train d’exploser mon quotat de bières, et dieu sait qu’il est élevé de base. Je trouve que FF XV parle un peu de ma vie. J’imagine que c’est comme les horoscopes, suffisamment vague et humain à la fois pour que tout le monde s’y reconnaisse. Et c’est exactement ce que j’aimerais accomplir quand j’écris (mais c’est pas gagné). Bref, tout ça pour dire que FF XV multiplié par Enya provoque chez moi des débordements lacrymaux.

Mu a écrit un texte magnifique te concernant. Je pense pas que je pourrai faire de même, ne serait-ce que parce que notre relation, à toi et moi, n’est pas fondée sur les mêmes bases. Noctis ne te rendra pas plus hommage qu’à papa. Et pourtant… Je ne serai peut-être jamais capable de dire que je vous aime, mais je suis ce que vous avez fait de moi, et tu peux pas savoir à quel point j’y tiens. Et je peux te dire que jamais j’irai me faire soigner de mes traumatismes, parce que j’ai pas à guérir de vous, ni de moi. Je suis fière de ce que nous sommes, maman, Les gens biens peuvent aller se faire foutre. Je te promets de continuer à écrire sur la garce que tu as souvent été, parce que c’est d’elle dont je suis fière. C’est pas comme si aller bien allait nous empêcher de mourir, hein. Je ne vois pas pourquoi je devrais me débarrasser de toi.

Ce matin, je suis allée nager, comme tous les deux jours (presque). Le vent plissait l’océan et entre deux vagues, je me fondais dans le décor. Depuis qu’on a commencé avec Mu, ça m’arrive de plus en plus souvent. Une espèce d’harmonie totale : le corps délié et l’esprit connecté.

Mercredi 22 août 2018, 03h36

♫ Enya – Echoes in rain

Ça fait un an, maman. À la tienne !

Un an, putain. Pour tout le monde, ça doit faire longtemps. Pour moi, c’est comme si c’était hier. Mais genre, vraiment ! J’ai toujours eu du mal avec la chronologie, j’ai toujours l’impression que des trucs arrivés il y a un mois ont eu lieu deux semaines auparavant, et vice-versa. Mais là… Je t’assure. Ça fait un an que t’es partie, and all the winds are like a kiss, and all the years are nemesis. J’ai réécrit ça en tête de ma fanfic, j’ai écrit ça partout depuis quelques jours. Je t’aime, tu sais. La dernière fois que je te l’ai dit, c’était pas trop le moment. C’est la fois pour laquelle je m’en suis voulue pendant des années, tu te souviens ?

Maman, je te l’ai déjà dit, il y a quelques pages : tu voulais pas qu’on se souvienne de toi, et ça me perturbe sacrément. Déjà parce que t’es la seule personne que je connaisse qui ait jamais formulé un truc pareil. Tout le monde veut être immortel. Sauf toi.

Y’aura personne pour se souvenir de moi, tu sais, alors j’imagine qu'en fait ça m'importe pas tant que ça de laisser une trace. Mais moi je me souviendrai de toi jusqu’à ma mort. Je te le jure. Je viendrai (pas que le 22 août) m’asseoir au bord de l’eau et trinquer avec toi. Jusqu’à la fin, maman.

Un an, maman. Tu sais que je peine à y croire. Un an que le téléphone a sonné, un an que j’ai traversé la Bretagne de nord en sud pour trouver la maison vide et lire le compte rendu de tes dernières minutes dans le petit cahier des infirmières. Un an que je me demande si tu t’es vue partir et si t’as souffert. Papa et moi, on essaie de se convaincre que non. Que t’étais pas toute seule. Alors il est quatre heures du mat’, et j’ai entamé la bouteille de mousseux. À la tienne, vraiment. À toi, maman, à nos souvenirs, à ta vie qui, aussi merdique ait-elle été, a compté. Pour moi, pour Mu, pour Papa.

Ce petit cahier disait : « Maria a quitté sa maison à quinze heures » et t’imagines pas comme ça me fait chialer que cet euphémisme signifie que t’étais enveloppée dans une bâche. Je me demande si ça aurait changé quoi que ce soit que j’accepte de te voir après. Dans les jolis vêtements que les filles avaient choisi pour toi, tandis que le chat tournait en rond dans la maison. Chipie a été super perturbée, après ton départ. Je sais pas pourquoi, j’essaie de pas anthropomorphiser, mais je t’assure qu’elle était bizarre. Elle donnait vraiment l’impression de te chercher. Je me souviens avoir fermé la porte de ta chambre, où y’avait le lit vide et bien fait comme si t’y avais pas passé ces deux dernières années. Chipie a pas voulu manger à l’intérieur pendant plusieurs jours. On lui posait sa gamelle devant la porte. On a croisé les filles, aussi. Hélène a pleuré quand on t’a incinérée, mais si je crois que tu m’entends, je suppose que tu le sais déjà.

On avait déjà rencontrée Anne-Marie (je crois) peu de temps après notre arrivée à Mu et moi, elle nous a emmenées chez Béatrice, et puis après on est allées à la mairie, et c’était trop bizarre, j’arrêtais pas de sourire en essayant de prendre un air triste, mais en vrai il a fallu l’arrivée de ta famille, les Néerlandais, et la cérémonie, pour que je m’effondre. Ta sœur a morflé, je peux te le dire. Ça lui a fait putain de mal, que tu t’en ailles. Je sais que t’as toujours dit que tu t’en foutais plus ou moins, mais je me rappelle comme tu était heureuse quand elle venait – elle, ou Elly. T’avais une drôle de famille, maman, mais c’est des gens bien. Je peux pas te dire que je les ai toujours appréciés, ce serait un mensonge. J’ai pensé qu’ils avaient le beau rôle. Ils remerciaient Papa de s’occuper de toi et puis ils repartaient, contents d’avoir accompli une bonne action. Mais ils tenaient à toi. Elly t’a élevée comme sa propre fille, et c’est elle qui m’a fait pleurer la première. Je sais que demain matin, ils seront tous réunis autour de toi. Et Alexis, qui a tapé trois coups sur ton cercueil en te murmurant des trucs dont j’ai pas la moindre idée. J’ai trouvé ça beau.

17h03

Aujourd'hui, on est tous réunis en pensée. C'est un peu con, quand on y pense, ou alors pas du tout. Elly me disait qu'à présent, on pourrait se consacrer aussi les uns aux autres, parce que c'est vrai que c'était toi le centre de notre monde commun. Et c'est bien. Parfois on n'a rien de plus en commun avec les gens qu'une personne à qui on tient de tout notre cœur, et maintenant que j'y pense, je trouve que c'est bien suffisant. J'espère que ça t'emmerde, qu'on soit tous en train de penser à toi au même moment :) À la tienne, maman !