Thanatophobie - 2. Et enthousiasme.

(loin d'être incompatibles, les deux sont plutôt complémentaires.)

Mercredi 11 septembre 2019, 21h56
♫ Gigi d'Agostino - Gigi's Time

Quand je mourrai, si vous êtes encore là, j'aimerais que vous tiriez un feu d'artifices (vous prendrez les sous sur mes fonds, évidemment). Pas parce que vous serez trop heureux de célébrer mon trépas ni parce que je suis mégalo, mais parce que c'est une des choses qui m'auront fait le plus vibrer de mon vivant. J'aurai pleuré, j'aurai crié de joie, je me serai sentie incroyablement vivante, chaque fois que j'aurai assisté à un feu d'artifice, même en vidéo. J'aimerais crever dans une extase semblable, quand bien même c'est fort peu probable.

Je suis quelque peu obsédée par la mort, depuis celle de maman, et je m'en excuse puisque vous me lisez.

En musique, il faudra que vous choisissiez entre la transe kitch de d'Agostino que j'écoute en ce moment ou un VNV ou un Two Steps from Hell. À moins que ce ne soit Hell's Bells ou  Highway to hell.

(c'est assez bête de laisser des indications sur la manière dont il faudrait nous enterrer, vu qu'on ne sera plus là ; j'en ai conscience.)

J'ai pas encore décidé si je voulais être enterrée ou incinérée. L'enterrement implique les vers, et ça doit être le truc qui me dégoûte le plus au monde (l'autre jour il y en avait dans ma poubelle, j'ai balancé compulsivement de l'essence de lavande dans l'espoir de les éradiquer, mais genre, qu'ils disparaissent purement et simplement.) Mais l'incinération, ça veut dire cesser d'être là. Apparemment, j'ai lu et vu trop de fictions fantastiques, je me suis persuadée qu'il fallait un corps, même dévoré. Je crois que même si vous récupérez les cendres, j'aurai disparu, alors que si vous m'enterrez, je pourrai demeurer dans les parages. (en vrai, je crois rien de tout ça, mais y'a un bug dans mon cerveau entre deux paramètres contradictoires : rationalité versus désir profond d'abolir la mort.)

Du coup, je continue, comme à mon habitude, d'adresser des pieds de nez à ma terreur en la provoquant : en roulant vite, en buvant trop et en ignorant mes douleurs. (rien à voir avec la phlébite, t'inquiète.)

Une partie de moi est persuadée que c'est tellement absurde de mourir, que je serai là quelque part à assister au feu d'artifice, et que ce sera juste comme quand j'étais vivante : un truc fou, un truc qu'il me faudra des années à appréhender, mais néanmoins un truc que je pourrai assimiler et sur lequel créer de nouvelles fondations.

Je pensais à la mort inéluctable de mes beaux-parents (pas qu'ils soient malades, juste qu'ils vieillissent) et j'essayais de concevoir ce que ça fait, de rentrer chez soi après avoir enterré son conjoint. Ça me semble inimaginable. Je devrais arrêter de penser à ce genre de trucs, mais je vieillis, et j'ai compris que j'allais devoir y réfléchir. Que ça allait arriver de plus en plus souvent. Je suis pas vieille, moi, mais des gens n'arrêtent pas de décéder de cancers ou autres saloperies à à peine trente ans.

C'est pour ça que je bois : pour oublier ma terreur adolescente de l'endormissement, parce que s'endormir, c'est comme mourir, en fait. C'est juste qu'on est à peu près persuadés qu'on va se réveiller. Du coup, si je suis ivre, j'y pense pas. Quand j'avais 17 ans et que je ne buvais pas, je ne m'endormais que terrassée par la fatigue.

Je m'étais promis que j'arrêterais de picoler à la rentrée. J'étais persuadée que je le ferais, parce que je me souviens fort bien de ce que c'est de se coucher sobre, et de la sérénité que j'avais ressentie à me lover sur le matelas et à rêver les yeux ouverts. Ce blog est quasiment devenu le reflet d'une déchéance. Je sais que vous y pensez en me lisant : elle sombre. Et la magie du truc, c'est que je continue de penser que tout va bien. Et le fait est que je vais bien. Je vous épargnerai la liste des preuves, qui ne fera que contredire mon propos : se justifier, c'est démontrer qu'on sait qu'il y a un problème et qu'on veut le taire.
L'alcoolisme, c'est un peu le nouveau nom d'Angoisse : c'est sa mutation. (je pense à la gosse qui est morte d'une overdose de... codéine ? Sa mère en a tiré un livre. Je suppose qu'elle aussi pensait "je vais bien, tout va bien", mais je le pense tout de même sincèrement.)

J'ai l'impression d'avoir plein d'occasions de créer des ouvertures. J'ai trouvé, cette année, l'équilibre parfait entre boulot et moi-même. Les heures creuses entre deux cours me permettent de respirer et je me sens incroyablement vivante. La mer m'appelle au bout de la rue. Je bois des cafés en préparant ma soutenance. Je respire. À la rentrée, Béatrice tombait des nues en apprenant que j'étais une personne anxieuse. J'étais tellement contente. D'avoir réussi à ne pas devenir cette fille aigrie sur le visage de laquelle ça se voit, qu'elle a encore vécu un truc pas cool, alors qu'on traverse tous des trucs pas cools. Je veux pas être la meuf qui oublie que machine aussi, elle a eu un été de merde. Je veux qu'on puisse en parler, mais pas qu'on transmette notre mauvaise humeur. Si c'est tout ce que t'as à communiquer aux gens autour de toi, mais rentre chez toi ! Je déteste les égocentrés qui, à force de parler d'eux, oublient qu'autrui a peut-être juste une capacité de résilience plus grande. (ça ne se voit pas ici, mais c'est de la triche : ici, je parle toute seule.)

Et comme je suis alcoolo, mais pas déraisonnable : je m'en vais me coucher, pour avoir mes sept heures de sommeil et profiter de mon cours avec les 3e, à 8h. (troisièmes que j'aime d'amour, mais vraiment : quel pied, de faire cours à une classe pareille !)

Un espace d'expression

Samedi 7 septembre 2019, 00h05
♫ Smashing Pumpkins - 1979

"Y a-t-il un espace d’expression possible au-delà des blogs (trop peu lus/visibles) et Instagram ?"

Je viens de lire ça, en commentaire, sur le blog de Miss Blemish. J'imagine que vous serez peu surpris d'apprendre que ça m'a choquée.

Un blog est un espace d'expression. Tu ne cesses pas de t'exprimer parce que tu es peu lue. Et, sincèrement, si tu t'exprimes pour être lue, je doute que tu t'exprimes vraiment. Ce qui doit être dit est rarement agréable à entendre.

(un)broken

18 août 2019
Je n’aurais pas aimé être une personne normale. J’ai hésité à mettre des guillemets. J’ai renoncé parce que je crois qu’il existe vraiment des personnes normales, même si elles sont, ironiquement, minoritaires.
J’ai aussi pensé un instant que c’était idiot, comme remarque, parce que, comment je pourrais le savoir ? Je ne suis pas elles.
Mais, j’sais pas. Les films américains sont pleins de protagonistes déphasés qui ne rêvent que de normalité, et j’ai des collègues qui n’attendent de moi qu’une grossesse et des rêves immobiliers, alors ça doit faire sens de préciser que non, j’ai jamais eu envie de ça. J’ai même jamais eu envie d’être juste unbroken.


À vrai dire, je crois que j’ai surtout rêvé l’inverse.


19 août 2019, 19h43


La solitude c’est toujours une rencontre avec soi-même. Je me rends compte à cette occasion combien il m’est nécessaire d’être saoule pour ce faire (le Figaro m’a informée que quand on tient encore debout, on est saoul et pas ivre. D’ailleurs, on n’est ivre que si on a bu du vin, donc comme je carbure à la bière, ça ne compte pas).
Quand je suis ivre, saoule, pardon, je n’ai pas honte d’être moi. J’y prends plaisir.
Personne ne saura jamais ce que c’est que d’être moi, parce que je ne le dirai jamais. Je ne trompe personne, et surtout pas moi, en surfant sur des sites « spéciaux » sous le couvert de la navigation privée de Firefox. Je ne m’y inscrirai jamais, car je n’ai rien à y faire. Je n’y cherche que la confirmation que je ne suis pas seule. Ça n’a jamais anéanti ni la honte ni la conviction que personne que je connais ne comprendrait. Seuls ces étrangers qui partagent mes fantasmes le pourraient, et je n’ai nulle intention d’entrer en contact avec eux. Parce que j’aime ce que j’ai. Parce que j’aime l’homme avec qui je partage ma vie depuis seize putains d’années. Je mets un « putain » au milieu parce que si je croise encore une personne qui me dit que j’aurais pu vivre d’autres expériences avant de me caser, je lui montrerai cette putain de bague que j’ai obtenue d’un homme que j’avais trompé dans le seul but de voir ce que ça ferait d’être quelqu’un d’autre. Je lui cracherai à la gueule que ça n’a pas l’air de valoir grand-chose, ces foutues expériences, quand ils trompent tous leur conjoint, quand ils sont incapables de s’aimer eux-mêmes et a fortiori leur partenaire.

Je ne peux dire à personne qui je suis.
Parce que c’est sale et ridicule. Parce que c’est ce que j’ai trouvé pour sublimer les saloperies qui m’ont traumatisées. Et non, ça non plus, j’ai pas l’intention d’en guérir. J’ai honte, c’est vrai. C’est pas vraiment surprenant, vu que j’ai eu honte toute ma vie. De moi. De mes parents. De qui on était, de ce qu’on a vécu. Personne ne comprendra jamais parce que toutes les explications du monde n’éclairciront jamais la bizarrerie, la dégueulasserie de ce que je suis. Parce que c’est pas réductible. Je les ai lues, les théories. « Traumatisme dans l’enfance, sévices sexuels ». Ça ne me décrit pas du tout, et même, eh ! si c’était le cas ! Je ne suis pas une liste de symptômes. Je ne suis pas un putain de profil.


Je suis une meuf qui ouvre une cinquième bière à 20h. Je suis une meuf qui profite des absences de son mec pour enfin se livrer à ses fantasmes les plus sordides. Je suis une meuf qui chiale en écoutant Alphaville en boucle à 20h sans avoir bouffé. Rien de tout ça n’est explicable. Quid de tous ceux qui auraient vécu la même chose que moi sans devenir comme moi ? (ouais désolée, je viens de m’enfiler la saison 2 de Mindhunter. Tous les psychopathes partagent un motif. Alors que faire de tous ceux qui les partagent également et ne sont pas devenus psychopathes ?)


Pour expliquer qui je suis, il faudrait que j’écrive une autobiographie détaillée. Pas seulement des faits, mais de chaque putain d’écharde dans mon subconscient. De ce que ça représente pour moi, de la manière dont j’ai cicatrisé autour, de la façon dont ça continue de m’influencer maintenant. Je ne me réduis pas à « j’aime ceci parce que cela me fait ressentir cela. » Ça n’explique rien du tout. Et je suis convaincue qu’il en faudrait des tonnes, d’explications, pour me faire comprendre. Et comprendre, ce n’est pas partager, loin de là. Alors je reste seule avec mes délires honteux, ceux que je ne partage qu’avec les gens qui vivent dans ma tête.


Et puis je sais bien qu’il existe une frontière entre les fantasmes et leur réalisation. Je vis très bien la réalisation des miens, du moment que je suis seule. Je n’ai pas la moindre idée de ce à quoi ça ressemblerait si je n’étais pas seule. Selon toute probabilité, je serais encore plus dégoûtée que je ne le suis présentement.


L’année dernière, j’ai noirci une page blanche et je l’ai supprimée le lendemain. C’était une catharsis, une explosion. À la lumière du jour, ça ne ressemblait à rien de plus qu’à des lignes mal écrites et carrément sordides. Certaines choses n’ont d’existence que dans les ténèbres, certaines choses doivent vraiment y rester. Est-ce qu’elles me feraient moins mal si je les exposais ? Non, car je ne veux rien d’autre que d’être broken.


Je n’admire pas les gens lumineux et stables. Peut-être que ce n’est qu’une apparence qu’ils se donnent, mais ça ne change rien ! Pourquoi font-il ça ? Parce que leur optimisme ne peut s’entacher de douleur ? Mais l’optimisme sans la conscience du malheur, c’est rien moins qu’une putain d’illusion. « Malheureusement pour vous, vouloir être intelligent ne fera jamais de vous un génie » disait Morrigan à Alistair. J’en pense autant de l’optimisme. Je suis une personne optimiste (et j’aimerais autant ne pas l’être.) C’est bien pour ça que je déteste les gens équilibrés. La vie, ça fait mal sa race ! Continuer parce qu’elle est belle aussi, je trouve ça vachement plus percutant que les discours des connards qui relèguent chaque spectre au placard. Maman est morte, et avant ça, elle m’a légué un jardin rempli de monstres. Papa va mourir (un jour, pas tout de suite, s’il te plaît.) Je vais continuer de voir décliner et mourir des gens que j’aime. Peut-être que c’est sur moi que va tomber la prochaine tuile, comme sur cette Youtubeuse de trente ans que je ne connaissais que via Mona Chollet, et qui vient de claquer d’un cancer. Nan, la vie n’est pas belle parce qu’elle est courte. Elle est belle malgré sa brièveté.


J’espère qu’un jour je pourrai assumer qui je suis sans le concours de l’alcool. Même si je ne le peux en face de personne d’autre que moi. Ne pas avoir honte à chaque putain de minute de lucidité, ce serait déjà pas mal.




21h47


Qu’est-ce qu’on a foutu, maman ? J’ai transformé tes traumas en fantasmes. J’ai élevé ta honte au premier rang. Tout ce que j’ai haï en toi (et c’était en toi, mais ça n’était pas toi), je l’ai remodelé pour en faire l’essence de mes extases. Tu m’étonnes que j’ai honte. J’aimerais mieux être le genre de personne dépourvue d’intelligence intra-personnelle, ça m’éviterait de convoquer ma mère dans mes ébats. En même temps, si j’avais pas fait ça… que se serait-il passé ? Je me serais émiettée en mille morceaux ? J’aurais rampé en gerbant jusqu’à m’être débarrassée de moi-même ?


Je ne sais pas ce que c’est que d’être une femme. J’ai toujours été absolument persuadée que j’en étais une, et ça ne m’a jamais posé de problème. Maintenant que lesdites femmes prennent les armes toutes les trente secondes pour se défendre, je me rends compte que je n’en suis pas une. Oh, je les ai entendues, les remarques machos, les sifflets dans la rue et les insultes parce que je devais être lesbienne pour refuser une si gracieuse proposition que celle-ci : « ça te dirait que je t’encule vite fait ? » (peu ou prou, hein, j’ai pas appris par cœur.)
Je les ai entendues, mais ça m’est passé au-dessus. Je ne me sens pas concernée, puisque je ne donne pas suite. Je n’ai pas épousé le gars qui fait des « blagues » sur les blondes ou les femmes au volant. J’ai été furieuse de me faire traiter de salope par une bande de racailles décérébrées à qui j’avais tourné le dos, mais je suis tout aussi furieuse de savoir qu’ils « s’insultent » de pédales. Je ne me sens pas concernée, parce que ces mecs haïssent tout ce qui ne leur ressemble pas. Pas plus moi qu’un(e) autre.


Quand j’étais plus jeune, avoir mes règles me faisait me sentir sale, dégueulasse. Ça n’a pas vraiment changé, surtout depuis que je joue à Bloody Mary une fois par mois dans ma salle de bain. Pour autant, je ne répugne pas à être une femme. Ça ne me fait pas grand-chose, pour tout dire. J’admire les trans au moins autant que les universitaires, pour une raison très simple : apparemment, iels savent très bien qui iels sont. Je ne suis rien, moi. Je suis une femme avec un vagin vide. Quand j’entends parler des cycles lunaires et de la féminité à laquelle je devrais me reconnecter, je hausse les épaules. Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Je suis juste un corps doté de lèvres et d’un vagin. Je trouve même pas ça spécialement beau, pas plus qu’une bite, autant te le dire tout de suite. J’aime tout dans le corps des gens, sauf leur sexe.
Je suis bi. Je suis une meuf bi casée avec un mec. J’ai appris récemment que même ça, ça me rendait méprisable. Que je serais au moins quelqu’un si j’avais été lesbienne. La vérité, c’est que je m’en fous. La plupart du temps, je fantasme sur les gonzesses. Je les trouve belles. Les mecs, vachement moins. Sauf les gays. Ça en dit sûrement plus long sur ma notion de la virilité que sur ma sexualité. Je suis bi et j’ai des fantasmes de régression. Apparemment, tout ce que ça dit de moi, c’est que je devrais me faire soigner. C’est ça, qui me caractérise, pas d’être une femme. Et la vérité, c’est que, oui, moi aussi, je me cherche une étiquette. Depuis des lustres. Je sais bien que tu le sais, ça fait quinze fois que j’en parle. Ce que je veux dire, c’est que j’aimerais bien ne pas en avoir besoin. Ou le contraire : tu sais, si j’avais été gay et que j’avais dû me payer les insultes qui vont avec, j’aurais su contre quoi diriger ma colère. Mais moi, je ne suis rien. Je suis une meuf bi casée avec un mec. Je suis une meuf qui a découvert vers sept-huit ans ce qui deviendrait son plaisir coupable, et quand j’ai cherché sur le web si j’étais seule, je suis tombée sur des forums remplis de gens « normaux » qui estimaient que leurs fantasmes étaient partagés, et pas les miens, et qu’eux valaient mieux que nous. Mais « nous » n’existons pas en dehors de « nos » petites communautés invisibles. « Nous » avons un nom qui n’a cours que sur le web. « Nous » n’avons pas de « fierté ». Tant mieux, tu sais. Chaque fois que j’ai espéré pouvoir dire « nous », en dehors de mon couple, je me suis ramassée. « Nous » n’étions qu’un groupe de personnes hétéroclites, chacune croyant que sa voix représentait les autres.


(J’écoute la « capsule temporelle » que m’a concocté Spotify sur la base de ma date de naissance. C’est plein de Linkin Park, Manson, 3 doors down & Papa Roach. Très bien vu, donc. Je suis un peu surprise d’y entendre les Doors : de très bon goût, mais ça me vieillit, un peu !)






Mercredi 21 août 2019, 22h34
♫ Hocico – Dog eat dog (doggy style remix by Solitary Experiments)


Plutôt ironique, le titre de ce remix. Suivant : Animality, Aktivehate. Ha.
Mal’ et moi touchions au fond, hier. Nous y étions presque. J’ai la sensation qu’il ne restait qu’un voile à lever pour enfin voir. Mais je ne suis pas sûre que je veuille voir. Je ne sais pas ce que je ferais de ce que j’aurais découvert. Parfois, je me dis que la seule question qui reste en suspens, c’est celle-ci. Vivrais-je ?
Ou franchirais-je la dernière limite ? Celle que je sais toucher du doigt chaque fois que je bois la bière de trop ?
J’aime à penser que c’est un faux débat : si j’avais voulu en finir, ce serait fait depuis longtemps. Mais ce n’est pas tout à fait vrai : si j’avais voulu vivre… ne l’aurais-je pas fait depuis longtemps ?
La vérité, je crois, c’est que j’aime être en vie. Mais être en vie, pour moi, ça ne sera jamais faire du yoga au soleil couchant. Être en vie, ce sera toujours danser sur le fil du rasoir. C’est ça que j’ai compris. Ce n’est pas une métaphore. Vivre, ce sera pleurer, prendre des coups que j’aurais cherchés, m’humilier. Je vivrai, mais dans les abysses. Il y aura toujours des ténèbres aux coins de ma tête. Je n’ai pas l’intention de les dissiper. Ce n’est pas ce que je voulais. Je n’avais pas compris que je ne souhaitais que les amadouer. Je ne veux pas gommer qui je suis. Je ne veux pas être heureuse. Je le suis !


Tu sais, Mal’, tout ce que je t’ai dit hier, j’en ai toujours honte. Ne serait-ce que parce que ça me perturbe que quelqu’un en sache autant sur moi. Mais j’ai aussi l’impression d’avoir vécu un genre d’épiphanie. Comme si tu avais confirmé le puzzle. Les pièces sont toutes en place, et je sais pourquoi. Ce que nous partageons, nous nous en serions bien passées. Mais nous avons cette chance de dingue, celle d’être connectées. Nous sommes le miroir déformé l’une de l’autre. À nous de vivre, désormais, avec le savoir de l’autre. Avec ce que son image nous apprend sur nous-mêmes. Je n’aime pas encore ce que je vois dans cette glace. Je vois un monstre. Pourtant, il me fascine. C’est la première fois que je le regarde en face. Et ce que j’aime chez lui, c’est qu’il sait qui il est. Je sais qui je suis. Il ne me reste qu’à l’enlacer. Il ne me reste qu’à regarder le miroir et dire « c’est moi. »


Je crois que cet été m’aura appris ça.
♫ Cyborg Attack – Blutrausch


vendredi 23 août 2019, 00h20


Mathias ne rentre que dimanche.


Je ne me souviens pas que c’ait été si long, l’année dernière. Faut dire qu’il était là le 22. Cette semaine n’est rien d’autre qu’une interminable descente aux Enfers. Ne pas écrire une ligne de fiction, ne pas bosser, passer mes journées devant Netflix, sans discontinuer, et boire dès que 18h seront passées – un mantra, 18h. Dans How I met, ils disent que rien de bon ne peut arriver après deux heures du mat’, je crois. Ma conviction est que rien de bon ne peut arriver avant 18h. C’est mon garde-fou.
Je sais pas si j’ai déjà été dans un tel état de déréliction intellectuelle, à part la semaine qui a suivi le 22 août 2017.
J’avais jamais sauté un repas de ma vie.


Je suis à deux doigts de démonter le rasoir dont la lame me permettra de ressentir n’importe quoi. Tout, plutôt que ça. J’ai l’impression d’être en prison. Je voudrais hurler, mais je n’ai plus de voix. Je voudrais écrire, mais les mots sont taris. Je suis piégée dans mon cauchemar, et je l’ai voulu ! Je savais avant que Mathias parte que cette semaine serait celle où je plongerais. Je voulais savoir ce que ça ferait. Maintenant, je sais. Ça fait putain de mal. J’ai l’impression d’avoir dix-sept ans à nouveau. Rien à dire, mais du sang à faire gicler. N’importe quoi, pourvu que la Dévoreuse s’en aille.


J’ai menti, d’accord ! Si ce que je suis, c’est un corps brisé greffé à un visage muet, alors non, je ne pourrai jamais l’enlacer. J’espérais vraiment un déclic. J’espérais que la bouche d’ombre s’ouvrirait, que je serais enfin capable de mettre en mots les mélodies malades qui me traversent. Mais j’ai la bouche cousue et les yeux clos. Charon n’en finit pas de me trimballer à travers le Styx. Et je me suis étranglée avec la gorgée prélevée aux eaux du Léthé, de toute évidence, parce que quand j’ai vu la photo que Suzanne gardait de maman, je me suis aperçue que j’avais commencé d’effacer ses traits de ma mémoire.
Elle conserve de maman une photo de quand elle ne sortait plus de son lit. Pas une d’avant. Est-ce qu’elle est plus forte que moi ?
C’est vrai qu’elle est belle, cette photo. Maman y sourit. Suzanne l’a fait encadrer. Suzanne a connu cette femme quand elle n’était encore qu’une ado, mais c’est cette image qu’elle a conservée.


Je suis sûre de pas vouloir crever, mais je serais pas contre quelques coups et entailles, là tout de suite.


C’est une chose extrêmement bizarre à demander à une personne qu’on aime, hein. Pourtant y’a personne d’autre à qui je pourrais le faire, parce que ça nécessite une confiance absolue. Comment avoir confiance en la personne à qui on demande de nous faire mal ? Je n’en sais rien, n’en étant pas là (rassurons les pudibonds). Le fait est que la douleur, c’est comme le sexe, du moins je le crois – n’en étant pas là. C’est meilleur quand c’est pas auto-infligé.


Lundi 26 août 2019, 01h24


Mathias est rentré. Je sais bien que la prochaine étape, c’est de me regarder dans une glace en son absence. Cette semaine a été un enfer parce que je me suis permise d’être tout ce que je voulais, et que quand il est là, je me réfrène.
Bizarrement, j’ai le souvenir de l’avoir bien mieux admis l’année dernière. En même temps, c’est logique, j’imagine. L’an dernier, je franchissais la barrière pour la première fois. Cette année, ce n’était plus une transgression. C’était moi, je le savais.
Et pourtant… rien ne m’apaise plus que de faire l’idiote devant mon PC, à fredonner Angie, en sachant très bien qu’il est là, qu’il écoute Lana Del Ray dans mon dos (littéralement : nos bureaux sont chacun d’un côté de la pièce.) J’ai fait disparaître toute trace de ma semaine passée sans lui, mais j’ai jamais été si heureuse que quand je l’ai entendu se garer dans l’allée (bon, j’suis pas mécontente qu’il soit arrivé pile au moment où je finissais de lire Ready player et pas avant.)
Cette semaine a été un enfer parce qu’il était pas là. Si je classe les trucs dans deux colonnes, j’en arrive toujours au même point : il vaut mieux qu’il soit là, même si ça implique que je fasse comme si les deux-trois trucs qui m’obsèdent n’existaient pas.
Je suis putain de dépendante. Si j’avais pas de mec, ma frangine ne me supporterait plus. J’viens de passer une semaine à parler à mon chat, et la seule soirée que j’aie passée avec ma sœur, je lui ai tout balancé, comme si on allait mourir le lendemain. On était certes en mode sans retour. Quand je suis avec Mu, j’ai souvent l’impression qu’on passe un cap. Chaque conversation se répète sans jamais se ressembler. Les pièces s’assemblent. Cela dit, vu que je parle beaucoup, je ne sais pas trop ce qu’elle en pense. Je suis le genre de personne qui vit ses épiphanies à voix haute. C’est sans doute un peu encombrant.


Quand Mathias n’est pas là, je parle de lui au chat. Il incarne chaque note des slows pourraves que j’écoute depuis l’adolescence (Mathias, pas le chat.) Je sais qui il est. Il me connaît par cœur. Et tout ce qu’il ne sait pas, je finis par le lui dire, parce que j’ai confiance en lui.