L'antiliste de gratitudes

Mardi 7 mai 2019, 17h56

Aujourd'hui,
- je me suis engueulée avec un élève, dont la colère à mon encontre m'a semblé aussi injuste qu'incompréhensible,
- j'ai discuté avec Noëlle d'un élève d'ULIS dont le beau-père, dont il était très proche, vient de décéder,
- je me suis coltinée un collègue "magnétiseur" qui m'a expliqué avoir en partie guéri une femme atteinte de la sclérose en plaque (un jour faudra qu'on m'explique quel sens ça peut avoir de me dire ça à moi. Ça me fait une belle jambe de savoir que machin connaît untel qui a vécu une guérison miraculeuse.)
- j'ai reçu un message d'une mère d'élève qui m'accuse d'avoir sanctionné son fils pour avoir ramassé ses affaires par terre et ne trouve pas ça légitime (sans blague !)
- j'ai dû répondre à ladite mère en restant courtoise
- ensuite, j'ai réconforté une collègue que des parents d'élèves soupçonnent de mentir (ils ne soupçonnent pas leur fille : pourquoi ferait-elle une chose pareille ? - ce sont leurs propres mots.) Du coup, ils demandent à ma collègue de produire un témoin de son altercation avec leur fille. Je vous laisse prendre la mesure du truc.

Bref, c'était une journée de merde.

Ma maman ne m'a jamais dit que les monstres n'existaient pas

Samedi 4 mai 2019, 13h08
♫ Windir - Soknardalr

Plus j'y repense, plus je me dis que chercher à coller une étiquette à ce que je suis, comme je l'envisageais dans "L'exercice délicat de l'égocentrisme", est une très mauvaise idée. T'imagines, aucune de celles auxquelles je crois correspondre ne me convient vraiment ? J'aurais l'impression d'être niée. Ce serait une chute terrible que de m'entendre dire "vous n'avez rien. Vous êtes normale."
Pas parce que je veux pas être normale, mais juste parce que c'est pas aux autres de valider mon existence. C'est à moi. Et si j'y arrive pas, et qu'on doive me répondre "vous n'avez rien", à coup sûr j'entendrai "vous n'êtes rien."

Après tout, je trouve que Maloriel a bien résumé la situation dans son dernier billet. Nous sommes ce que le monstre à l'intérieur de maman a fait de nous. Nous sommes ce qu'il nous a enseigné. Nos réactions ont été différentes, bien sûr : ma sœur a pris peur, et moi je me suis mise en colère. (je me demande si maman avait peur, dans la mesure où tout le monde nous a toujours répété que Mal' lui ressemble et que je suis le portrait de mon père - qui est tout le temps en colère. Je me demande aussi qui je serais devenue si on ne m'avait pas constamment répété que je ne ressemblais pas à ma mère. Je crois me rendre compte que j'éprouve une grande frustration à l'idée que même ma sœur pense que je n'ai jamais éprouvé de réelle empathie pour maman, comme si le fait qu'elle ait souvent attisé ma fureur annulait ma sympathie. Si j'étais furieuse après maman, ce n'est pas parce que je ne la comprenais pas. Je lui en voulais de refuser notre aide. J'avais l'impression de me cogner contre un mur et d'une certaine façon, je me sentais rejetée.)

C'est pour ça que j'ai toujours besoin qu'on me parle. Je suis capable de provoquer Ubik jusqu'à l'engueulade sismique juste pour qu'il me dise ce qui le tracasse, même si lui n'en éprouve ni le besoin ni l'envie. C'est parce que sans ça je me sens complètement inutile. C'est pour ça, Mal', que je déteste que tu ne te confies pas : je sais désormais que tu as peur d'être abandonnée quand on saura qui tu es vraiment, mais de mon côté, je me sens déjà abandonnée.


La seule fois de sa vie où maman s'est confiée à moi, c'était si perturbant que j'en suis restée stupide, et ce que je lui ai répondu reflétait l’ambiguïté de nos émotions. "On a toujours besoin d'une mère", ai-je affirmé tandis qu'elle pleurait en murmurant qu'un jour nous serions grandes et nous n'aurions plus besoin d'elle. Pendant des années, je me suis demandé si c'était à cause de moi qu'elle continuait de lutter alors que de toute évidence, elle ne le voulait plus.

Alors, quoi ? T'aurais préféré qu'elle ne te parle pas, finalement ?

Je sais pas. Je ne pense pas. Peut-être que si je suis devenue une pure littéraire, et si j'aime tant les mots, c'est pour compenser l'absence totale d'échanges avec ma mère. J'ai brodé des mots sur les silences. J'ai inventé un remède à son obstination muette.
Je n'ai pas la moindre idée de qui était maman. Je ne sais même pas si en elle résonnait le même silence que celui qu'elle nous opposait. Qu'est-ce qu'elle ressentait quand elle pensait à sa famille ? En avait-elle la moindre idée, elle ? J'ai toujours eu l'impression qu'elle haïssait sa mère instinctivement, et qu'elle aurait été bien en peine d'expliquer pourquoi. Mais peut-être qu'elle ne le pouvait pas en français. Peut-être qu'on ne peut bien dire qui l'on est que dans la langue de l'enfance, quel que soit le degré de maîtrise acquis dans la nouvelle langue, et même si celle-ci semblait le symbole de sa liberté. En même temps, vu qu'elle s'est retrouvée enchaînée par la Sclérose sitôt cette liberté acquise, peut-être que ça l'a définitivement privée de mots. Il y avait les mots perdus, abandonnés plutôt, de cette ancienne vie, et les mots nouveaux, patiemment appris mais qui étaient tous devenus synonymes de déchéance.

Une autre chose que je me suis toujours demandé, c'est si elle m'en voulait de ne pas écrire un livre sur sa vie. Elle me l'a souvent demandé, enfin, sous-entendu, à demi-mots, en faisant des ellipses, parce que maman ne s'est jamais abaissée à demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Et j'aurais bien aimé le faire, et j'aimerais toujours d'ailleurs, mais je ne vois pas du tout comment, parce que je ne sais pas du tout qui elle était. À part l'amertume, j'ai du mal à accoler des émotions à ma mère. Si je devais écrire ce livre, je serais obligée de tout inventer, et comme je ne lui ressemble pas, tout ce que j'écrirais serait un mensonge. Ça parlerait de moi, et pas d'elle. (Cela dit, j'ai envisagé d'écrire ce livre-là aussi : ce serait notre livre.)

(Mu, ça pourrait être notre livre à toutes les trois.)

Et enfin, le silence

Mercredi 24 avril 2019, 20h41
♫ Enya - Storms in Africa


 Me coucher à 21h30, sobre, et dériver jusqu'à minuit. Je ne dors pas. Je rêve. À l'abri derrière le velux sur lequel ricoche la pluie, ou la fenêtre ouverte sur le crépuscule qui n'en finit pas.

(je ne veux pas d'une heure d'été perpétuelle : j'habite en Bretagne, bordel, et si en décembre le jour se levait à 10h, je serais en arrêt maladie tout l'hiver.)

Somnoler pour ralentir le temps. J'ai à nouveau déboursé 35€ pour mon appli de méditation, parce que savoir où trouver le bouton off en cas d'urgence ne me dispense pas de m'en servir pour figer le présent.

Celui qui médite vit dans l’obscurité ; celui qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. Nous n’avons que le choix du noir.


— Victor Hugo
Je la trouve sublime, cette citation, et pourtant très éloignée de ce que je vis. Méditer, c'est m'épanouir, c'est trouver la mesure - la retenue et le rythme. Les ténèbres, au contraire, se dissipent, pour laisser place au souffle ample du soleil et de la mer.
Meditation is the journey from sound to silence, from movement to stillness, from limited identity to unlimited space.


— Sri Ravi Shankar

Pas dormir, non, mais sommeiller, consciente des visions qui se lèvent dans mon petit théâtre intérieur, et du chant des oiseaux, et de la chaleur de la couette.

*

Je me demande si ma rentrée n'est pas plus difficile d'être différée : deux heures de cours aujourd'hui, deux heures de cours hier. Je glisse dans les interstices et peine à revenir au monde. Je rêve éveillée. Je dérive d'une chanson à l'autre - ce sont mes élèves, les fantômes, pas mes amis imaginaires.

Je ne me sens jamais fatiguée, quand je bois. Même le lendemain, levée vingt minutes avant de prendre le volant. Depuis hier, je ne fais que bailler et m'alanguir comme une héroïne du 19e.