De l'utilité des spectres
Vendredi 9 novembre 2018, 22h36
♫ Amduscia
Je craignais l'hiver, mais j'avais tort. À croire que si on refuse quelque chose de toutes ses forces, cette chose n'existe pas : il (a) fait un temps magnifique (ce soir, la pluie cingle le velux et le vent fait craquer la charpente). Quand je prends la route le matin à 7h, l'aube guide mes phares, et quand j'arrive à Saint Quay, et que le soleil ruissèle sur les flots, je sais que je suis vivante et - c'est la première fois - heureuse.
Florent, avec qui je discutais tout à l'heure, m'avouait qu'il revenait toujours aux mêmes disques. J'ai opiné : il ne s'écoule pas une semaine sans que j'écoute Amduscia. C'est la raison pour laquelle je les décris souvent comme mon groupe préféré. À l'exception de Mylène Farmer quand j'étais plus jeune, et d'Enya toujours, ils sont les seuls dont je ne peux pas me passer, parce que chaque fois que j'écoute Fucking Flesh ou Profano tu cruz, j'ai l'impression d'entendre la musique que j'aurais composée si j'en avais eu le talent.
Enya est sans aucun doute la BO de ma vie, mais Amduscia est l'exacte retranscription de ce qui m'habite. Depuis mon stage à Critic en... 2009 ? jusqu'à aujourd'hui, quand ma sérénité s'embrase. Je sais bien que c'est parfaitement subjectif, mais j'ai la sensation que si tu comprends Amduscia, si toi aussi tu entends la mélodie... alors tu me connais. Je sais depuis longtemps qu'il n'est nul besoin de partager quoi que ce soit avec autrui pour l'aimer, mais je cherche l'âme sœur. L'amie sœur, devrais-je dire, car certains pourraient croire qu'Ubik ne me suffit pas. Je cherche Julia.
C'est très injuste, quand j'y pense. Je réalise en l'écrivant que je ne vouais pas un grand respect à la fille qui a marqué ma vie. Ce que j'aimais, c'est qu'elle m'admire. Élise aussi m'admirait. Anne-Lise m'a, pour un temps, prêté des qualités d'empathie et de compréhension que je lui ai réservées l'espace de cinq minutes. J'aime qu'on m’anoblisse, mais je n'ai pas connu d'autres confluences d'esprit que celles que j'entretiens avec ma sœur et mon compagnon. Ils ont persévéré là où - à juste titre - les autres avaient abandonné, parce que je donnais juste ce qu'il fallait pour qu'on me remercie d'avoir été là au bon moment.
J'ai vraiment vu qu'Anne-Lise n'allait pas bien. Mais une fois que je le lui ai dit, et qu'elle a apprécié, je suis retournée dans ma coquille. Pas étonnant qu'elle ait fini par partir. Je me gargarise de mon empathie, mais je n'en fais rien. Ou, du moins, je n'en ai rien fait. Aujourd'hui beaucoup plus qu'avant, je m'embourbe dans mes propres paradoxes, puisque je suis prompte à réagir à l'émotion que me cause autrui, mais qu'au bout du compte, je fais souvent machine arrière. J'aime à montrer que j'ai compris, mais je suis rarement prête à assumer le fardeau que représente sa souffrance.
Plus les gens sont cassés, plus je me sens le devoir de leur dire que je sais. Quand bien même ce serait vrai, je me demande ce soir à quoi cela pourrait bien leur servir, puisqu'en revanche je suis persuadée que c'est à eux de s'en sortir tout seuls. Parce que j'ai déjà la mienne, de souffrance, vous comprenez. Je n'ai pas le temps de me noyer dans celle des autres, et surtout pas la force. Au bout du compte, tout ce que j'espère, c'est que vous reconnaissiez que moi j'ai mal, ça devrait suffire à nous connecter. T'as mal, j'ai mal, on s'est compris, maintenant on avance. Je ne supporte pas les gens qui se noient.
Sauf les ados. Le mail de ce soir. "Si Ninon était absente, c'est parce qu'elle a tenté de mettre fin à ses jours."
C'est pas une de mes élèves, alors j'ai effacé le message.
Je peux pas affronter ça. Je voudrais être l'héroïne qui redonne espoir et conviction à ceux qui ont sombré si profond qu'il faudrait un miracle pour qu'ils remontent à la surface. Mais je ne suis pas celle-là. Je ne saurais pas quoi dire, et je me partage entre impuissance et indifférence. Je ne peux pas porter ça, vous comprenez. J'ai lu le mail et je l'ai foutu à la corbeille avec la même impassibilité que quand j'ignore les mails d'Amnesty International. Je ne les lis même plus. Je mets la vie de mes contemporains aux oubliettes. Je les zappe avec la même facilité que quand j'appuie sur "suivant" pour sauter une vidéo YouTube. "Ah, encore un(e) condamné(e) à mort. Pas envie de m'en soucier. Tiens, la newsletter de Madmoizelle. Pas de quoi casser du bois : parfait."
Le mail de ma directrice : "pour aider Ninon à revenir parmi vous, confiez vos cours à sa prof principale." Ouais, Ninon a l'air d'être vachement préoccupée par les cours. Quand quelqu'un refuse la vie, la meilleure solution, c'est de s'accrocher au quotidien. Je parie ma paie que si c'est tout ce que le monde lui offre, elle recommence dans deux semaines.
Après, je suis une grosse connasse : qu'est-ce qu'on pourrait faire d'autre ? On est profs, pas psy ni travailleurs sociaux. Même si on le voulait, on n'est pas dans la vie de nos élèves et on n'est pas supposés l'être. Perso, c'est une des choses que j'ai le plus de mal à vivre, quand bien même je suis la meuf qui disparait sitôt que je vous ai tendu la main.
L'année dernière, je me suis figuré ce que ça ferait, d'accueillir un ado chez moi, un qui n'aurait pas d'autre recours. La première chose qui me soit venue à l'esprit, c'est combien je me serais sentie fière. Je suis comme tous les connards que j’exècre : autrui me sert à valider ma propre existence. Les ados mal dans leur peau confirment ma jeunesse pourrie, et leur découvrir une partie de mon esprit entérine le fait que je suis quelqu'un de vraiment cool.
Putain, qu'il est long, le chemin vers la bienveillance.
23h51
♫ Enya - On my way home
"Ninon a essayé de mettre fin à ses jours dans la nuit de mercredi à jeudi en avalant des cachets." Et putain, outre mon absence (encore une fois, je ne la connais pas, je ne me sens pas coupable), le... respect ?
J'ai jamais osé. J'ai jamais ne serait-ce que mis ma vie en danger - excepté les fois où j'ai laissé Mylène conduire une bière à la main en imaginant qu'on percute une bagnole, c'était une pensée agréable mais qui ne me coûtait pas grand-chose.
"Elle a perdu un ami proche pendant les vacances qui lui-même a mis fin à ses jours. (...) Je vous demande donc d'être (...) surtout bienveillant et attentif à son retour."
Tu fais comment pour être attentif au retour d'une personne qui a voulu mourir ? Tu crois que lui parler gentiment va la ramener dans le monde des vivants ?
Putain, moi qui n'ai jamais fait le moindre pas vers la mort, pourquoi je me permets une telle animosité envers ceux qui accueillent les revenants ? En quoi mon attitude sert-elle qui que ce soit ? Ma rage ne reflète que ma lâcheté. Je revendique une parenté d'esprit avec des gens que je ne connais ni n'ai soutenu. Je projette ma haine d'adolescente sur ceux qui ne font que ce qu'ils peuvent. C'est pratique, vu que je n'ai aucune idée de la façon dont il faudrait réagir.
Toute ma vie, je me suis vue du côté des désespérés. Je brigue une place que je n'ai jamais rien fait pour mériter. Je jure connaître les morts-vivants sans avoir jamais eu les couilles de mettre en pratique mes prétentions. Je ne suis pas digne d'eux. La force de caractère que je revendique est une putain d'imposture. Oh, je suis forte, sans aucun doute. Tellement que ma fascination pour ceux qui tombent est totalement hors de propos.
♫ Nachtblut - Antik
Mu m'a envoyé un message magnifique. Je vais me vautrer dedans toute la soirée. Oui, je suis saoule. "Si tu te soules, si tu es même confrontée à tous ces doutes, c'est parce que ça t'importe." Elle dit aussi que je ne suis "pas moins forte que les autres, ni moins légitime", et parfois je me pose la question. Moins forte, non, effectivement, je ne pense pas. Mais j'aimerais être plus légitime que les autres, je me targue de l'être. Je suis cette meuf qui croit tout savoir de la douleur d'autrui, et je suis persuadée que de ce fait, je saurai la résoudre. Mais je ne sais pas. Je ne suis qu'une conne qui raconte sa vie et se raconte celle des autres pour bien dormir.
Je ne sais pas ce qu'est la douleur, on me l'a assez répété *quart d'heure auto-apitoiement !*
Mais de fait, je ne sais pas. J'ai écrit des lettres que j'espérais êtres lues après ma mort à 14 ans. Mais six mois plus tard, j'étais toujours là, preuve de ma propension à me mettre en scène. C'est probablement une des choses qui m'aient le plus vexée : à 17 ans, j'ai séché un cours de sport. Je me suis tailladé le poignet droit, assez fort pour que le sang coule vraiment. J'ai eu peur, j'ai couru à l'infirmerie. Je pleurais comme une grosse conne, j'entends encore l'infirmière me demander : "qui t'a fait ça ?" et moi, ridicule, répondre, "personne, c'est moi..." Elle m'a promis de ne pas appeler mon père, l'a fait quand même, et quand il est venu me chercher à l'hôpital (après que, comble du ridicule, les ambulanciers soient arrivés avec un véhicule pour civière et m'aient dit "on croyait que c'était assez grave pour que vous soyez allongée"), celui-ci m'a dit, peu ou prou : "tu as fait ça pour justifier ton absence en sport." Je lui en ai tellement voulu ! Parce que c'était parfaitement vrai. Je voulais que tout le monde sache combien j'allais mal, et je savais déjà que mourir ne me le permettrait pas. Putain de drama-queen. Combien de fois les filles de L à Sainte Thérèse ont fait circuler le bruit que si on voyait mes bandages, c'est parce que je me la pétais (je note au moins que je ne suis pas la seule pour qui le suicide apparait comme un acte héroïque). Anne-Lise leur a répondu que je relevais toujours mes manches par réflexe - ce qui est entièrement vrai - mais mes détractrices n'avaient pas tort pour autant. Putain, c'est ce que je disais l'autre jour et j'avais jamais fait le lien. J'ai tellement eu l'impression qu'on me retirait systématiquement la légitimité de ma douleur que je l'ai brandie aux yeux du monde dans un accès de colère.
J'ai jamais voulu mourir : je voulais juste qu'on me voie. La seule légitimité que je me trouve actuellement, c'est que quand mes ados veulent crever ou qu'ils "se contentent" de cracher leur rage, je crois que je les comprends.
J'aime les ados parce que, souvent, ce qu'autrui a souffert me semble être de sa faute. Je ne comprends pas les adultes victimes. Ni les femmes battues ni ceux qui, comme mon père, ont endossé une responsabilité que personne ne leur demandait de porter. Aujourd'hui, mon père est un héros. J'en suis moi-même persuadée, mais, la belle affaire, aucun de ceux qui le louent aujourd'hui n'aurait consenti ses sacrifices. C'est la raison pour laquelle je suis renfermée et médisante : les héros sont des gens qu'on célèbre pour oublier qu'on n'a pas du tout envie de leur ressembler. Mon père s'est dévoué comme absolument personne n'est prêt à le faire. Moi comprise. La douleur qu'il m'a balancée dans la gueule était la sienne, et si je voue une telle rancune à mes parents, c'est parce que je suis persuadée qu'ils auraient pu me l'épargner. Je leur en ai voulu parce que d'après moi, il "suffisait" de bifurquer. Preuve s'il en est que je n'ai aucun sens des responsabilités, et que ma survie m'importe plus que tout. Papa a cherché auprès de moi une aide que je ne pouvais lui fournir. Toutes les horreurs qu'il m'a racontées n'ont servi qu'à conforter mon dégoût de la réalité. Encore aujourd'hui, sa quête désespérée de l'amour de ses filles me met mal à l'aise, parce que le mien lui est acquis, mais en silence. Oh, je peux lui dire que je l'aime ! Mais s'il s'avise de s'exposer, je me referme comme une huitre et le toise de tout le mépris dont j'ai drapé nos traumatismes.
Je ne veux pas savoir, Papa. Je crois que j'en sais déjà bien assez. Désormais, je veux entendre les hurlements des gamins, pour pouvoir leur répondre qu'ils ne sont pas seuls - que je ne suis pas seule. C'est stupide. Il parait qu'on ne peut pas aider les autres quand on ne s'est pas aidé soi-même. C'est sans doute vrai. Projeter ses démons sur autrui alors qu'il en possède déjà, c'est le meilleur moyen de le foutre en l'air. Il n'empêche, mes spectres sont ma force - après tout, tout le monde n'en a pas, ou, comme dit Mu, moi au moins je ne les ai pas "rangés avec la saleté."
C'est ma force, Maman. Je sais que les démons existent. Tous les "c'est la vie" ne les rendront pas à la poussière. Au contraire. Chaque fois qu'on dira à un être humain que ce qu'il traverse, "c'est la vie", on le perdra.
Le salon orange
Samedi 27 octobre 2018, 1h48 - il faut savoir que quand j'écris ce genre d'heure, je prends la date du matin. Du lendemain, en un sens. Pas que ça ait d'importance pour d'autres que moi.
Et donc, Caribbean Blue. Et un putain de courant d'air, parce que je savais pas si Kitsune voulait rester dans le bureau ou descendre.
Tu sais, maman, à la rentrée, j'ai discuté avec Christophe, mon collègue. On s'est dit qu'après la mort de nos proches - il venait de perdre sa mère -, on ne se souvenait que des bons côtés. J'étais sincèrement d'accord avec ça. N'empêche, chaque fois que je te parle, je te vois dans ton lit. Faudrait pas s'étonner que je sois une personne pessimiste. J'envisage toujours la fin avant qu'elle arrive. Je sais pas pourquoi je fais ça. Faut croire que t'avoir sous les yeux pendant trente ans a fini par avoir une putain d'influence *ironie inside - traumatisme inside, visiblement.*
Montons le son.
♫ Enya - Book of days
Plus t'avances, plus tu meurs. J'écris en mode automatique alors pardon si je manque de recul. Chaque pensée qui me vient, je la note. C'est pas très marrant, mais je suis pas très marrante, comme fille. Le père de... je ne sais pas comment il s'appelle, je ne l'ai jamais eu comme élève, qui est venu avec nous en voyage scolaire l'année dernière, et que j'ai croisé tout à l'heure chez Gemo, m'a demandé si j'envisageais d'acheter des fringues de couleur. Ben... Non... C'est marrant parce que j'y avais pas pensé depuis un moment. Je sais pas, moi, j'achète les fringues qui me plaisent, tu comprends. Mais c'est jamais parti. Même adulte, je suis toujours la goth. Je ne tiens pas à l'être, rassure-toi. Et je ne m'en vante pas non plus. Je constate juste, avec un rire dont je ne sais d'où il vient, que je suis toujours vachement plus sombre que ce à quoi les gens s'attendent. Je me trouve classe, ils me trouvent... motarde ! C'est ce que Noëlle a dit à Catherine : "mais si, tu sais, la prof super sympa (hey, c'est elle qui le dit !), qui fait de la moto..." Nan, je porte juste la même veste en simili-cuir que 80% de mes élèves féminines.
Tiens et puisqu'on on parle de gens mourants.
♫ Johhny Clegg - Asimbonanga
Tu sais, quand il va mourir - bientôt - ce sera encore une partie de moi qui finira sous terre. Bowie ne me fait ni chaud ni froid, mais Johnny Clegg... Encore un mec que j'ai entendu toute mon enfance dans le salon orange. Et, tu le sais bien, le salon orange, c'est de toute évidence ma red room. On n'y rentre pas. On entend son raffut de l'extérieur. Le jour où je rentre dans le salon orange, c'est que je meurs, maman, mais c'est une bonne chose. Je suis contente d'avoir finalement trouvé un endroit où revenir. Comme dans un film américain, je sais que j'y entendrai Clegg et Enya, et que je serai chez moi. Ne reste plus qu'à trouver la bonne direction au moment opportun.
Je t'ai vue plus souvent malade que bien portante, maman, et je sais que tu ne le supportais pas. Mais c'est vrai, et toutes les musiques que j'ai en tête ne sont là que pour m'aider à te voir décroître. Tout le monde me répète : "mais tu savais qu'elle allait mourir ?" parce que, c'est vrai, c'est vachement moins abrupt. Ouais, c'est vrai, je savais. C'est commode : ça veut dire que je souffre moins, parce que je savais que ça arriverait. Les années moribondes, avant ça, ne comptent pas. J'ai l'impression que tout le monde me dit : "ah bon, mais, elle était malade, alors c'était prévisible." Enfin, c'est pas qu'une impression, et j'ai envie de leur dire : évidemment, que c'était prévisible, et... T'as vu ta mère commencer à crever quand t'avais dix ans, et c'est mieux ? Ah ça ouais, je l'ai vu venir. Et ? Et quoi, merde ? Oui, c'est vrai, je connais des gens qui ont perdu un parent sans l'avoir vu venir. J'avoue, ça me rassérène pas des masses.
♫ Midnight Oil - Dead Heart
Comme si les autres devaient s'y habituer à ma place.
Comme si, maintenant, je devais continuer à culpabiliser. Tu sais, maman, quand t'étais vivante, je me disais que j'avais pas le droit de me sentir mal, parce que t'allais tellement pas bien. Tu souffrais tellement, de quel droit je me serais permis d'aller mal ?
Puis t'es morte. Alors je me suis sentie libérée d'un poids monstrueux. Ça y était, j'avais le droit de souffrir : j'avais perdu ma mère, j'appartenais enfin à la caste des gens qui souffrent vraiment.
Et puis ça aussi c'est parti : t'étais malade, je l'avais vu venir, alors ça allait.
Toute ma douleur, maman, m'a toujours été enlevée.
J'ai conscience de l'égocentrisme du truc, mais je le pense vraiment.
Ma colère, c'est ma douleur, maman.
Et donc, Caribbean Blue. Et un putain de courant d'air, parce que je savais pas si Kitsune voulait rester dans le bureau ou descendre.
Tu sais, maman, à la rentrée, j'ai discuté avec Christophe, mon collègue. On s'est dit qu'après la mort de nos proches - il venait de perdre sa mère -, on ne se souvenait que des bons côtés. J'étais sincèrement d'accord avec ça. N'empêche, chaque fois que je te parle, je te vois dans ton lit. Faudrait pas s'étonner que je sois une personne pessimiste. J'envisage toujours la fin avant qu'elle arrive. Je sais pas pourquoi je fais ça. Faut croire que t'avoir sous les yeux pendant trente ans a fini par avoir une putain d'influence *ironie inside - traumatisme inside, visiblement.*
Montons le son.
♫ Enya - Book of days
Plus t'avances, plus tu meurs. J'écris en mode automatique alors pardon si je manque de recul. Chaque pensée qui me vient, je la note. C'est pas très marrant, mais je suis pas très marrante, comme fille. Le père de... je ne sais pas comment il s'appelle, je ne l'ai jamais eu comme élève, qui est venu avec nous en voyage scolaire l'année dernière, et que j'ai croisé tout à l'heure chez Gemo, m'a demandé si j'envisageais d'acheter des fringues de couleur. Ben... Non... C'est marrant parce que j'y avais pas pensé depuis un moment. Je sais pas, moi, j'achète les fringues qui me plaisent, tu comprends. Mais c'est jamais parti. Même adulte, je suis toujours la goth. Je ne tiens pas à l'être, rassure-toi. Et je ne m'en vante pas non plus. Je constate juste, avec un rire dont je ne sais d'où il vient, que je suis toujours vachement plus sombre que ce à quoi les gens s'attendent. Je me trouve classe, ils me trouvent... motarde ! C'est ce que Noëlle a dit à Catherine : "mais si, tu sais, la prof super sympa (hey, c'est elle qui le dit !), qui fait de la moto..." Nan, je porte juste la même veste en simili-cuir que 80% de mes élèves féminines.
Tiens et puisqu'on on parle de gens mourants.
♫ Johhny Clegg - Asimbonanga
Tu sais, quand il va mourir - bientôt - ce sera encore une partie de moi qui finira sous terre. Bowie ne me fait ni chaud ni froid, mais Johnny Clegg... Encore un mec que j'ai entendu toute mon enfance dans le salon orange. Et, tu le sais bien, le salon orange, c'est de toute évidence ma red room. On n'y rentre pas. On entend son raffut de l'extérieur. Le jour où je rentre dans le salon orange, c'est que je meurs, maman, mais c'est une bonne chose. Je suis contente d'avoir finalement trouvé un endroit où revenir. Comme dans un film américain, je sais que j'y entendrai Clegg et Enya, et que je serai chez moi. Ne reste plus qu'à trouver la bonne direction au moment opportun.
Je t'ai vue plus souvent malade que bien portante, maman, et je sais que tu ne le supportais pas. Mais c'est vrai, et toutes les musiques que j'ai en tête ne sont là que pour m'aider à te voir décroître. Tout le monde me répète : "mais tu savais qu'elle allait mourir ?" parce que, c'est vrai, c'est vachement moins abrupt. Ouais, c'est vrai, je savais. C'est commode : ça veut dire que je souffre moins, parce que je savais que ça arriverait. Les années moribondes, avant ça, ne comptent pas. J'ai l'impression que tout le monde me dit : "ah bon, mais, elle était malade, alors c'était prévisible." Enfin, c'est pas qu'une impression, et j'ai envie de leur dire : évidemment, que c'était prévisible, et... T'as vu ta mère commencer à crever quand t'avais dix ans, et c'est mieux ? Ah ça ouais, je l'ai vu venir. Et ? Et quoi, merde ? Oui, c'est vrai, je connais des gens qui ont perdu un parent sans l'avoir vu venir. J'avoue, ça me rassérène pas des masses.
♫ Midnight Oil - Dead Heart
Comme si les autres devaient s'y habituer à ma place.
Comme si, maintenant, je devais continuer à culpabiliser. Tu sais, maman, quand t'étais vivante, je me disais que j'avais pas le droit de me sentir mal, parce que t'allais tellement pas bien. Tu souffrais tellement, de quel droit je me serais permis d'aller mal ?
Puis t'es morte. Alors je me suis sentie libérée d'un poids monstrueux. Ça y était, j'avais le droit de souffrir : j'avais perdu ma mère, j'appartenais enfin à la caste des gens qui souffrent vraiment.
Et puis ça aussi c'est parti : t'étais malade, je l'avais vu venir, alors ça allait.
Toute ma douleur, maman, m'a toujours été enlevée.
J'ai conscience de l'égocentrisme du truc, mais je le pense vraiment.
Ma colère, c'est ma douleur, maman.
Nell is in the red room
Dimanche 21 octobre 2018, 01h28
Quand je suis ivre et que je ferme les yeux, j'ai l'impression de descendre à l'intérieur de moi à la vitesse d'un ascenseur lâché dans le vide. Ça me rend malade, évidemment. Pourtant, ça ne m'a jamais empêchée d'écouter Fucking Flesh en décapsulant une autre bière. Ça tourne, mais mon cœur bat, alors tout va bien.
Tout va très, très bien.
Je pense à The Haunting of Hill House. Dès que je mets le doigt dessus, ça m'échappe. A ghost is a wish.
Un souhait, et un démon. The hauting of Hill House parlait de moi, de nous. Des secrets, des non dits et des spectres qui nous structurent. De la chute interminable à l'intérieur de soi-même, et de comment le temps tourne en boucle dans nos têtes.
Le pire, sans doute, c'est que je n'ai pas envie d'y échapper. On te dit toujours "va ta soigner, guéris, respire". Mais je serai toujours Nell, obsédée par elle-même, repliée sur ses traumatismes, lovée autour de l'angoisse à laquelle on s'abandonne et qu'on chérit, parce qu'elle nous appartient, parce qu'elle est nous et qu'elle nous berce quand on atteint les confins et qu'on se noie en enjambant l'horizon. Je serai toujours Luke et sa foutue addiction, et je serai toujours Shirley qui croit qu'un symbole peut réparer le réel.
J'ai lu sur Babelio ce dont je ne me souvenais pas, la culpabilité que ressentait Nell par rapport à sa mère.
Je serai toujours Steve et son cartésianisme qui l'incite à mépriser les croyances d'autrui. Comme Steve, j'aimerais croire ; comme lui, je sais que les fantômes ne manifestent que nos lâchetés.
Je n'ai pas envie d'y échapper ; comme les protagoniste de cette histoire, j'aime tournoyer à l'intérieur de moi-même et me plait à y trouver des clefs qui ne déverrouillent que moi-même.
Nell is in the red room.
Nell est au cœur, elle a plongé, et Shirley, qui sait réparer, devrait savoir ce que ça signifie. Au cœur de la folie de maman, qui nous a empoisonnés, au centre de tout... La question est : et quoi, après ? Comme à Hill House, ne vaut-il pas mieux tourner autour ? Déverrouiller le centre, n'est-ce pas renoncer ? Une part de moi pense qu'après avoir trouvé cette pièce, il ne reste rien à vivre. Leur bonheur final me semble factice. Bien moins réel que les spectres qui les hantaient.
Si tu peux épeler "éternité", c'est que tu vas mourir.
Quand je suis ivre et que je ferme les yeux, j'ai l'impression de descendre à l'intérieur de moi à la vitesse d'un ascenseur lâché dans le vide. Ça me rend malade, évidemment. Pourtant, ça ne m'a jamais empêchée d'écouter Fucking Flesh en décapsulant une autre bière. Ça tourne, mais mon cœur bat, alors tout va bien.
Tout va très, très bien.
Je pense à The Haunting of Hill House. Dès que je mets le doigt dessus, ça m'échappe. A ghost is a wish.
Un souhait, et un démon. The hauting of Hill House parlait de moi, de nous. Des secrets, des non dits et des spectres qui nous structurent. De la chute interminable à l'intérieur de soi-même, et de comment le temps tourne en boucle dans nos têtes.
Le pire, sans doute, c'est que je n'ai pas envie d'y échapper. On te dit toujours "va ta soigner, guéris, respire". Mais je serai toujours Nell, obsédée par elle-même, repliée sur ses traumatismes, lovée autour de l'angoisse à laquelle on s'abandonne et qu'on chérit, parce qu'elle nous appartient, parce qu'elle est nous et qu'elle nous berce quand on atteint les confins et qu'on se noie en enjambant l'horizon. Je serai toujours Luke et sa foutue addiction, et je serai toujours Shirley qui croit qu'un symbole peut réparer le réel.
J'ai lu sur Babelio ce dont je ne me souvenais pas, la culpabilité que ressentait Nell par rapport à sa mère.
Je serai toujours Steve et son cartésianisme qui l'incite à mépriser les croyances d'autrui. Comme Steve, j'aimerais croire ; comme lui, je sais que les fantômes ne manifestent que nos lâchetés.
Je n'ai pas envie d'y échapper ; comme les protagoniste de cette histoire, j'aime tournoyer à l'intérieur de moi-même et me plait à y trouver des clefs qui ne déverrouillent que moi-même.
Nell is in the red room.
Nell est au cœur, elle a plongé, et Shirley, qui sait réparer, devrait savoir ce que ça signifie. Au cœur de la folie de maman, qui nous a empoisonnés, au centre de tout... La question est : et quoi, après ? Comme à Hill House, ne vaut-il pas mieux tourner autour ? Déverrouiller le centre, n'est-ce pas renoncer ? Une part de moi pense qu'après avoir trouvé cette pièce, il ne reste rien à vivre. Leur bonheur final me semble factice. Bien moins réel que les spectres qui les hantaient.
Si tu peux épeler "éternité", c'est que tu vas mourir.
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